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Jules Claretie

 

 

 

En août 1885, à l’occasion du 50e anniversaire de la création des Chemins de fer belges, Jules Claretie s’est rendu à Bruxelles. Il a assisté, rue Royale, au défilé commémoratif qui évoquait les moyens de transport qui se sont succédé dans l’histoire humaine jusqu’à l’apparition de la locomotive. Les journaux belges lui ont rappelé les attaques absurdes dont ce moyen de transport nouveau avait fait l’objet en 1835. Il y a toujours des individus, fussent-ils représentants du peuple, qui renâclent contre le Progrès.

 

C’est à Spa, une semaine après l’événement que Jules Claretie rédige sa chronique hebdomadaire « La Vie à Paris » pour le journal Le Temps du 21 août 1885.

 

« J’écris ces quelques notes à Spa, où je prends un peu de repos et beaucoup de froid. Le soir, on grelotte. J’ai rencontré, tout à l’heure, des Anglaises vêtues de fourrures, comme des Moscovites en décembre. Les bois de Spa sont charmants, ses eaux sont salutaires, mais on paye un peu ces agréments. Pourtant, le soir, au parc, les robes claires, les jupes blanches apparaissent, avec les châles de laine. On se promène, on écoute la musique, on valse, on regarde danser.

Je comprends la passion de Gustave III pour Spa. Je ne m’étonne point que Meyerbeer aimât ce coin de terre. On a donné à l’allée qui longe le ruisseau de la Géronstère le nom de Promenade de Meyerbeer. L’auteur des Huguenots aimait à aller là tout seul, monté sur un âne parfois. L’aspect de Meyerbeer monté à âne était même, paraît-il, assez drolatique et médiocrement génial. Il paraît qu’il n’y a plus qu’une ânesse à Spa, pour les promenades d’enfants. C’est peut-être la fille de l’âne qui portait dans les bois de Spa Meyerbeer et sa fortune. M. Albin Body, un écrivain spadois très érudit et dont j’ai vainement cherché un petit volume qui me tentait, le Théâtre à Spa, a consacré tout un petit livre à Meyerbeer et à ses promenades. Le maître aimait la solitude, et je ne m’étonne pas qu’il préférât au babil des importuns le murmure du ruisseau de la Géronstère sur les cailloux rouges. Qui sait quelles mélodies sublimes la mélopée de cette eau courante a bercées ?

Meyerbeer, Jules Janin, Etienne Arago, Auguste Villemot, Jules Hetzel, Dumas, Cherville, autant de familiers de Spa, au temps jadis ! J’ai retrouvé leur bon souvenir dans cette jolie ville aimable et hospitalière où, un soir, chez M. et Mme L. Bérardi, Gounod, en une soirée exquise, nous chanta au piano —et avec quel charme !— les airs de son Polyeucte, alors inédit. Comme le temps passe ! Mais, comme aussi, quand ce fut le bon temps, le souvenir nous le rappelle !

Spa n’a plus peut-être sa splendeur d’autrefois, peut-être parce qu’il n’a plus son attrait capiteux : la roulette, flétrie par Etienne Arago, mais il a toujours sa séduction, et s’il n’y avait pas tant de cochers vous offrant, au rabais, la Promenade des Quatre-Fontaines (cinq francs au lieu de six francs, monsieur), ce serait même un séjour délicieux, paisible et aimable. Seulement, en vérité, il y fait trop froid, au moins le soir. Je comprends toutes les colères de Méry contre la gelée.

—L’hiver, disait-il, est un des scandales de la nature ! Mais que dire de l’hiver quand il montre sa froide griffe au mois d’août et dans un nid de verdure !

Peut-être vaut-il mieux tout simplement renoncer au nid, à la verdure et rentrer à Paris pour se chauffer. Mais on me dit qu’il a gelé blanc dans mon jardinet hier. En août ! En pleine canicule ! Qu’en pense l’auteur de la Vie à la Campagne ?

Est-ce qu’il y aurait là-haut quelque chose de dérangé, bone Deus ?

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