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Emile Deschanel (1819-1904)

© GP & Histoire et Archéologie Spadoises n° 95 (1998)

Emile Deschanel (1819-1904), professeur et homme de lettres, auteur de nombreuses monographies (Racine, Pascal, Bossuet, Lamartine, Boileau, etc.). Maître de Conférence à la Sorbonne. Destitué en 1850 après la publication de « Catholicisme et socialisme ». Emprisonné le 2 décembre et exilé à Bruxelles, où il enseignera l'éloquence et où il mettra à la mode, dès le 3 mars 1852, la « conférence ».

«J'eus alors l'idée d'ouvrir à Bruxelles des conférences littéraires, y conviant les femmes aussi bien que les hommes, —chose qui ne s'était pas faite encore en ce pays; —elle réussit avec une rapidité merveilleuse.

Le clergé s'en émut, et même sans mesure; on dénonça en chaire ces Conférences maudites, qui, pour la première fois, faisaient entendre aux femmes la parole libre et laïque. Les femmes n'avaient entendu jusqu'alors que la parole cléricale: on allait leur ouvrir les yeux, tout était perdu! On les menaça, au confessionnal, d'un refus d'absolution, si elles continuaient. Elles continuèrent. Et quelques-unes des pénitentes, impénitentes, vinrent en catimini me raconter la chose. —Je n'avais alors que trente ans et l'on venait se confesser à moi aussi volontiers qu'à un autre. —Grâce à cette guerre du clergé, le succès de mes Conférences ne fit que s'accroître. Rien n'est utile comme les réclames qui tombent, sous forme d'anathèmes et d'injures, du haut des Chaires de vérité.

Ce qui excita aussi la curiosité du public bruxellois, c'est que la plupart des hommes éminents proscrits par le coup d'Etat du 2 décembre me faisaient l'honneur, par un gracieux sentiment de fraternité sur le terrain commun de l'exil, de suivre assidûment mes Conférences. En tête, Victor Hugo, dont les applaudissements prodigués entraînaient l'auditoire. Avec lui, Edgard Quinet; le général Lamoricière, le général Bedeau, le colonel Charras; Etienne Arago, David d'Angers, Madier-Montjau, Bancel, Pascal Duprat, Marc Dufraisse, Fleury, Laussedat, Charles Place, Gambon, Hetzel, Labrousse, Victor Borie, Baune, Caylus; Léopold Duras, Noël Parfait, Testelin, Victor Considérant, Lachambeaudie, Songeon, Bourzat, Brives, Carrion, Joigneaux, Oscar Gervais, Louis Ménard, Victor Versigny, le capitaine Cholat, Deluc, Alphonse Esquiros, Belin, Dupont de Bussac, Lamarque, Latrade, Rousseau, Saint-Férréol, presque tous anciens représentants du peuple, ou distingués à différents titres. En un mot, un parterre de rois et de princes —de l'intelligence et de la pensée. —Alexandre Dumas s'y trouvait aussi, quoique ce ne fût pas la tempête politique qui l'eût poussé en Belgique avec nous.

J'avais encore dans mon auditoire d'autres célébrités, étrangères ou belges: Calamatta, Dall'Ongaro, Arrivabene, MM. Quételet, Fétis, Charles Rogier, Joseph Lebeau, Charles de Brouckère, Théodore Verhaegen, Vervoort, Vilain XIIII, Fortamps, le prince et la princesse de Ligne, M. et madame Philippe Bourson, le prince et la princesse Alphonse de Chimay, la duchesse de Newcastle, le général Renard, MM. de Bonne, Bérardi, de Fré, de Bériot, Vieutemps, madame Pleyel, Auguste Dupont, Henri Samuel, Louis Gallait, Portaels, Slingeneyer, les Stevens, Charles Deleutre, etc.

Un auditoire si varié et si brillant me stimulait. Victor Hugo, bon homme pour ses amis autant que terrible à ses ennemis, me faisait des succès à propos des moindres mots avec un entrain charmant et touchant. Ah! quel bon chef de claque était pour moi ce grand et glorieux poète! On venait pour le voir, lui et les autres, bien plus que pour m'entendre, et on venait en foule: on s'étouffait. La longue salle du Cercle artistique et littéraire, qui, grâce à la bienveillance de son savant président, M. Quételet, me donnait l'hospitalité à la Galerie de la Reine, était trop étroite. On la changea ensuite contre une plus grande, dans la Maison du Roi, en face de l'hôtel de ville de Bruxelles.»

Le 31 octobre 1852, de Marine Terrace, Victor Hugo lui dit son regret de n'avoir pu assister à la reprise de son cours à Bruxelles. "Vous rappelez-vous le premier soir ? Comme c'était charmant! J'étais très près de vous, nous échangions des regards et presque des paroles pendant que vous emplissiez tout l'auditoire des grandes et pures joies de l'esprit. Quel beau succès! Et c'était une époque rayonnante. Il me semble que je n'étais pas exilé dans ce temps-là. J'étais avec vous, et avec tous ces nobles esprits, tous ces nobles cœurs, tous ces nobles courages qu'il a fallu laisser derrière moi. Si j'avais eu alors ma famille et si j'avais pu oublier la France, il me semble que j'aurais été et que j'étais heureux."Nouvelle lettre, le 11 décembre 1853 : Victor Hugo se remémore ses mois d'exil à Bruxelles : les repas si joyeux qu'il a partagés à l'Aigle avec son correspondant; et, encore, les conférences de ce dernier : « Et votre Cours, comme le couronnement de tout! Je vous revois au fond de cette grande salle, trop petite, assis à votre trône dans la lumière, doux, gracieux, modeste, applaudi, charmant, entouré d'une foule d'hommes dont les mains claquent et de femmes jolies dont le coeur bat...Je me retourne vers ce passé-là comme vers la patrie. »

En 1853, Deschanel participa à une fastueuse réception chez Alexandre Dumas; Henry Monnier s'y trouvait aussi..

L'exilé épousera une Belge en 1854, et le 13 février 1855, le couple, installé à Schaerbeek, aura un enfant : Paul Deschanel, éphémère président de la République, du 18 février au 22 septembre 1920.

Deschanel est venu plusieurs fois à Spa, notamment en 1853 .

Le 1er octobre 1856, il publie dans L'Indépendance belge un bref feuilleton intitulé « Le cimetière de Spa »; il le reprendra dans son ouvrage A pied et en Wagon (voir l'encadré).

L'auteur parcourt le cimetière situé sur la colline de Spa. Ce cimetière avait été ouvert quinze ans auparavant, en janvier 1841, après la fermeture du cimetière qui occupait les anciens jardins des Capucins et leurs alentours.

Tandis que retentissent dans le lointain les musiques endiablées de la Redoute, Deschanel médite devant les tombes des étrangers qui reposent là où ils cherchaient les plaisirs, la fortune ou la gloire. C'est une méditation sur la mort des jeunes étrangers à Spa : une belle Française en quête d'amour, un jeune homme qui s'est suicidé à cause du jeu, un comédien décédé pendant une représentation, un Russe exilé pour l'éternité de sa terre natale. L'auteur remarque l'architecture et le luxe de certaines tombes. Il retourne ensuite à la Redoute, où l'on se saoule de musique, de jeu et de danse.

Dans une lettre à Narcisse Ancelle datée de Bruxelles, le 18 janvier 1866 , Baudelaire qui avait été le condisciple d’Emile Deschanel à Louis le Grand, critique une conférence que Deschanel a consacrée, à Paris, à l’auteur des Fleurs du Mal et à Banville : « Vos lignes sur ce joli pédant m’ont mis en fureur. Songez donc qu’en général l’erreur me cause des crises nerveuses. » Et dans sa lettre, les griefs de Baudelaire se précisent. « Et vous avez été assez ENFANT pour aller écouter ce petit bêta de Deschanel ! professeur pour demoiselles ! démocrate qui ne croit pas aux miracles et qui ne croit qu’au BON SENS (!), parfait représentant de la petite littérature, petit vulgarisateur de choses vulgaires, etc., etc. ![...] ET vous avez été assez ENFANT pour oublier que la France a HORREUR de la vraie poésie; qu’elle n’aime que les saligauds comme Béranger et de Musset. » Deschanel a parlé de « poésie fantaisiste ». « Je défie Deschanel de l’expliquer, comme je défie un journaliste ou un professeur quelconque d’expliquer le sens d’un seul des mots dont il se sert. [...] A propos du sentiment, du coeur, et autres saloperies féminines, souvenez-vous du mot profond de Leconte de Lisle : “ Tous les élégiaques sont des canailles“. [...] Comprend-on pareille idée ? aller à une conférence de Deschanel ! » Pour Baudelaire, Deschanel, c’est un « diseur de rien », comme tant d’autres. « Excepté Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Mérimée, de Vigny, Flaubert, Banville, Gautier, Leconte de Lisle, toute la racaille moderne me fait horreur. Vos académiciens, horreur. Vos libéraux, horreur. La vertu, horreur. Le vice, horreur. Le style coulant, horreur. Le progrès, horreur. »

Il n’est pas besoin de le rappeler, Charles Baudelaire avait été également été conférencier à Bruxelles, deux ans avant cette lettre, en 1864. Il s'était produit dans la même salle que Deschanel et il avait gardé de l’expérience une grande amertume. D’où le pamphlet, Pauvre Belgique. Sa maladie aussi explique sa férocité critique.

Emile Deschanel retournera en France, profitant de l'amnistie de 1859. Il deviendra rédacteur au Journal des Débats et au National, député en 1876, et de 1881 à 1903, titulaire de la chaire de langue et de littérature modernes au Collège de France et sénateur inamovible.

Bref, une belle réussite.

© GP & Histoire et Archéologie Spadoises n° 95 (1998), p. 134-139

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