Spa

 

Gaspard de Cherville,

le « nègre spadois » de Dumas père

© GP & Le Carnet et les Instants (janvier 2003)

 

Sait-on que cinq oeuvres d’Alexandre Dumas ont été écrites à Spa, en 1856 et en 1857, par Gaspard de Cherville ? Depuis peu, une plaque commémorative rappelle cet événement, entremêlé à quelques autres, sur une façade de la rue du Waux-Hall: « Durant l’été 1855, l’éditeur Jules Hetzel revoit ici les épreuves des Contemplations de Victor Hugo. Il convainc Gaspard de Cherville de devenir le “nègre“ d’Alexandre Dumas ».

Rien ne prédestinait le marquis de Cherville, né à Chartres en 1819, à cette aventure, sinon son caractère bohème. Très jeune, cet aristocrate, passionné de chasse et de lecture avait épousé, par pur intérêt, une dame de sa caste qu’il avait vite cocufiée. Il s’était alors enfui à Paris, en 1844, où il était devenu gratte-papier, et où il s’était mis en ménage avec la comédienne Constance Davenay, qui lui donnerait deux enfants.

Situation médiocre dans laquelle il aurait végété si sa famille, scandalisée par sa conduite, ne l’avait pressé de s’éloigner. En mai 1852, il s’exile à Bruxelles.

Là, il est introduit chez Alexandre Dumas qui accueille tous ses compatriotes au 73 boulevard de Waterloo. Une sorte de quartier-général de la proscription, doublé d’un resto du coeur. Cherville y fait trois rencontres décisives. Dumas écoute avec intérêt les histoires que son hôte lui raconte. Victor Hugo note, pour Napoléon le Petit, son témoignage sur les massacres du boulevard Montmartre. Jules Hetzel, tout occupé de l’édition clandestine du pamphlet d’Hugo et de celle des oeuvres de Dumas, se lie d’amitié avec le marquis, chartrain comme lui, et lui obtient, en 1853, la place de co-directeur du Théâtre du Vaudeville de Bruxelles. Du même coup, Constance Davenay peut remonter sur scène et incarner, notamment, Marie Mancini dans le drame de Dumas, La Jeunesse de Louis XIV, interdit par la censure impériale

Mauvais gestionnaire, Cherville se retrouve bientôt sans emploi et sans ressources. Hugo est à Jersey, Dumas est rentré à Paris ; reste Hetzel qui va le sauver une nouvelle fois de la détresse.

En mai 1855, l’éditeur l’invite à le rejoindre à Spa. En 1853, déjà, Hetzel y avait corrigé les épreuves de Châtiments, à l’abri des agents de la Sûreté publique. La ville d’eaux l’a séduit; il y passe désormais tous ses étés. Cherville sera son copiste et le précepteur de son fils. Cherville accepte: il déprimait à Bruxelles ; vive la nature. Le voici installé, avec son amie et leurs enfants, pour trois années, dans une modeste maison de la rue de la Sauvenière. Hetzel réside dans la rue voisine, au « Petit Trianon » —une demeure spacieuse, entourée d’un parc immense. Il y revoit les épreuves des Contemplations de Hugo et il y écrit pour son propre compte.

Précepteur et copiste, Cherville est pleinement heureux. Tandis que son amie travaille au Théâtre de Liège, comme jeune première, lui fait chaque jour de longues balades en forêt avec Hetzel. Ils parlent de littérature, et l’éditeur l’encourage à écrire les histoires qui charmaient naguère Dumas. Comment, en effet, gagnera-t-il sa vie, une fois la Saison finie et Spa rendu à sa vie de province? Pourquoi ne pas proposer même sa collaboration à Dumas?

Velléitaire, convaincu de n’avoir aucun talent, Cherville met des mois avant de suivre le conseil. Il se ruine complètement en s’adonnant à la chasse. Alors, au coeur de l’hiver 1855-56, dans sa maison de la rue de la Sauvenière, il rédige, en huit jours, Le Lièvre de mon grand-père. Un conte fantastique qui a pour cadre la région de Spa et qui met en scène un braconnier, assassin du garde-chasse du Prince-Evêque. Hetzel envoie le manuscrit à Dumas qui, en panne d’imagination, accepte aussitôt l’oeuvre et propose à Cherville une collaboration régulière. Contrat conclu à la mi-février. Le Lièvre, signé Dumas, paraît en feuilletons dans Le Siècle, en mars 1856, puis dans la collection Hetzel.

Plein d’enthousiasme, Cherville entame un deuxième roman, Le Chasseur de sauvagine qu’il avait conté à Dumas en juillet 1852. L’indolent marquis travaille à présent d’arrache-pied, poussé par un patron toujours à court de copie. A peine son activité forcenée se ralentit-elle au printemps 1857 lorsque, coup sur coup, la mort lui enlève son fils Edmond (6 ans), fin avril et Constance (33 ans), deux semaines plus tard. Cherville achève à ce moment Le Meneur de Loups, et, simultanément, il travaille à Black et au plan des Louves de Machecoul.

A Paris, Dumas reçoit les manuscrits ; il adresse à son «nègre spadois» des billets nombreux, injonctifs; il suggère, applaudit, réoriente, s’impatiente toujours. Et il remanie les pages de Cherville. Son dernier collaborateur n’a pas le talent d’Auguste Maquet ; Le Chasseur de Sauvagine et Black ne sont pas des chefs-d’oeuvre. Il devrait les refondre. Mais le temps manque et il faut faire face aux échéances.

A l’automne de 1857, Dumas, de manière tout impromptue, rend visite à Cherville. Le romancier est en route vers l’Allemagne en compagnie d’une jeune actrice hongroise. Le 22 septembre, il descend à l’Hôtel d’Orange de Spa. Le lendemain, il dîne avec son «nègre». De quoi les deux hommes discuteraient-ils sinon des Louves de Machecoul, auxquelles ils travaillent tous deux et des passions qu’ils partagent —la chasse, la gastronomie et le théâtre ? Le soir même, Alexandre Dumas quitte la ville d’Eaux. Il racontera, en 1859, dans Une histoire d’amour, avec force détails, la nuit passée dans l’hôtel spadois à...« magnétiser » sa compagne de voyage.

Après la visite-éclair de son patron, Cherville ne séjourne plus très longtemps à Spa. En novembre 1857, il quitte furtivement la ville, emmenant sa fille Marie-Christine et... Emma Richard, une jeune Spadoise, enceinte de ses oeuvres, et laissant derrière lui quelque 500 à 750 euros de dettes.

Cherville se réinstalle alors dans la région parisienne où il poursuit, épisodiquement, sa collaboration avec Dumas jusqu’en 1868; il ajoute encore cinq romans à la production dumasienne. Parallèlement, il tente, sans succès, de faire oeuvre personnelle. Seuls quelques-uns de ses contes et sa chronique « La Vie à la Campagne », publiée dans Le Temps, de 1870 à sa mort en 1898, lui vaudront, une notoriété éphémère.

Etait-il pertinent que Spa ressuscite, en 2002, le souvenir du dernier « nègre » de Dumas ?

Sans doute.

Certains thuriféraires croient grandir Dumas en déconsidérant ses collaborateurs. Maquet, répètent-ils à l’envi, a-t-il été capable de se faire un nom ? Ils ne se demandent jamais si Dumas, sans Maquet, aurait écrit Les Trois Mousquetaires. Daniel Zimmerman va jusqu’à « gommer » Cherville, en soutenant qu’il n’a pas écrit un mot du Lièvre de mon grand-père, et que Dumas aurait rédigé seul ce conte, d’après un récit oral du marquis, qui ne l’avait même pas imaginé lui-même... Thèse absurde qui ignore les réalités spadoises présentes dans l’ouvrage et qui requéraient des connaissances que Dumas n’avait pas. Au surplus, toutes les éditions du Lièvre de mon grand-père, sauf l’originale —celle de Hetzel (Bruxelles, A. Lebègue, 1856)— fourmillent de coquilles et de corruptions diverses, en particulier dans les noms de lieux. Plutôt que de s’acharner sur les « nègres », il serait mieux, pour la gloire de Dumas, de s’atteler à l’édition critique de ses oeuvres

La critique, heureusement évolue. Alain Decaux a évoqué Auguste Maquet sur les marches du Panthéon. Claude Schopp admet que Dumas n’a pas l’imagination créatrice : c’est un merveilleux metteur en scène qui a eu besoin de scénaristes.

Dumas estimait Cherville, et à ce seul titre, Cherville mérite quelque intérêt. Dans les avant-propos du Lièvre et du Chasseur de Sauvagine, Dumas n’a pas caché la part de paternité du marquis, et il a fait mieux : sur la couverture des Louves de Machecoul, il a associé leurs deux noms. S’il l’avait considéré comme un simple mercenaire, Dumas, sur son lit de mort, l’aurait-il invité à aller le voir en traçant ces mots émouvants: « Mon bon Cherville, nous n’irons plus au bois, non point parce que les lauriers sont coupés, mais parce que je ne peux plus marcher, même au milieu des lauriers » ?

Les années spadoises, grâce à Hetzel, avaient changé le destin de Cherville: « Ah! l’heureux temps, et qu’il est loin! ». Elles lui avaient permis d’entamer aux côtés de son cher Alexandre Dumas un périple de vingt ans. Et cela seul importait pour lui.

Guy Peeters

item3
item5
item4
Capture d’écran 2017-03-05 à 23.28.04

Menu principal