Spa
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Les archives de la police de Spa au Fonds Body

L’arrière-salle du “Café de l’Europe”

 

Depuis quarante ans, les archives de la police spadoise du XIXe siècle et du début du XXe siècle moisissaient, quasi oubliées, dans la poussière et l’humidité de la cave à charbon de l’ancien commissariat désert. Elles risquaient fort de s’y corrompre totalement et de finir bientôt à la décharge publique. [voir photo ci-dessous]

Fort heureusement, alertée par quelques initiatives privées, l’administration communale vient enfin de les transférer dans le local de la bibliothèque communale réservé au Fonds Albin Body. Elles sont désormais à la disposition du grand public et, particulièrement, des étudiants et des historiens.

Chantal Fourneau, la responsable du Fonds Body, vient d’en achever le dépoussiérage et le rangement.

Le grand intérêt de ces “vieux papiers”, malgré leur aspect austère et décrépit, apparaît vite à qui les feuillette. Un premier examen, forcément sommaire, montre que non seulement ils recèlent une mine d’informations et d’anecdotes, mais surtout qu’ils offrent une vue imprenable sur les réalités sociales et politiques.

Une mine d’informations

On y trouvera bien sûr —c’est leur raison d’être— la relation de tous les faits divers, qui comprennent le vandalisme, les vols, les crimes ou les catastrophes naturelles (inondations provoquées par le Wayai en 1852, éboulements à répétition de la colline d’Annette et Lubin en 1855 et en 1862). Grâce à eux, on pourra corriger l’identification de certains individus, par exemple celle de la Comtesse Duplessis, renseignée dans la Liste officielle des Etrangers de 1844 : il ne s’agissait pas de la Dame aux Camélias, mais d’une veuve de 50 ans, domiciliée à Saint-Domingue, rue de la Vache… On pourra situer, sans erreur, des immeubles jusqu’ici “introuvables”, telle la “maison Palet” de la rue de la Sauvenière où Gaspard de Cherville, le dernier “nègre” de Dumas, a conçu cinq romans pour son “patron” : le Registre des Autorisations de 1874 indique, en effet, que Joseph Palet va placer sur son immeuble l’enseigne “Villa Emilia” qui y figure encore.

On imagine le nombre de précisions que de futurs lecteurs y découvriront encore.

Comment on entendait l’ordre social

Mais au-delà de ces renseignements ponctuels, ces archives “nouvelles” ont d’autres révélations à faire. Spécialement les 16 registres de correspondance des commissaires qui couvrent la période 1852-1912 —avec, hélas, quelques lacunes pour les années 1870. .

Ces milliers de lettres et de rapports, adressés jour après jour par les Commissaires de police successifs aux autorités administratives et judiciaires, entraînent le lecteur dans l’arrière-salle du “café de l’Europe”. Elles éclairent, sans grandes phrases, l’envers du décor social.

Il faut le dire, l’image convenue de la ville d’Eaux en prend un coup. Au XIXe siècle, Spa ne se résume pas tout entier aux salons de la Redoute ou du Waux-Hall, ni à l’allée de Sept-Heures et aux fêtes brillantes où paradaient la noblesse et la bourgeoisie rentée.

L’histoire, ici, reprend les couleurs plus grises de la réalité, et parfois même … ses odeurs. Le Commissaire Warnotte, à l’automne de 1854, écrit au Collège échevinal, en se pinçant le nez : “Bien des maisons de Spa n’ont pas de latrines, ce qui force les ménagères et autres de jeter leurs détritus par seaux tout pleins sur les grilles d’égout en été comme en hiver. —Tout l’été dernier, plusieurs contraventions de l’espèce ont été constatées en circulant de bonne heure le matin. Or, beaucoup de femmes et d’hommes étrangers partent pour la promenade de grand matin, et alors beaucoup d’entre eux prennent par habitude des flacons d’odeur d’eau de cologne de rose et de lavande; et pourtant la ville entière est parfois tant parfumée par les pots de chambre que toutes les odeurs d’eau de cologne réunies ne pourraient pas les neutraliser. Heureux quand on peut traverser la ville sans tomber asphyxié!”

La mémoire locale —volontiers publicitaire— s’est empressée de gommer ces détails sordides. Pourtant, ils trahissent, au-delà de l’anecdote, la préoccupation constante de l’administration spadoise, d’accord avec le tout puissant gérant de la Redoute, Édouard Davelouis : il faut offrir aux Étrangers et aux “honnêtes gens” une ville socialement correcte. D’où la nécessité de cacher absolument à ces gens-là la misère et même les dures réalités de l’existence, la volonté d’écarter du centre des plaisirs tout ce qui fait désordre. Et l’on s’y évertue.

“Silence aux pauvres !”

La police est chargée de traquer, d’incarcérer et, le cas échéant, de reconduire à la frontière prussienne les mendiants —cette “lugubre invasion” (sic) qui se renouvelle chaque Saison et qui fait tache aux alentours du Pouhon. Elle déloge les sans-abris qui, parfois, se dissimulent dans la carrière du Pré de Quatre-Heures. Elle répertorie les prostituées et les confine dans les maisons de débauche situées loin du centre. La plupart de ces filles, âgées de 19 à 29 ans, sont illettrées, abandonnées souvent avec un enfant à charge. Elles sont sans travail ou ne gagnaient que 75 c. à la fabrique —le prix d’une demi-bouteille de limonade gazeuse au café de la Redoute !

L’administration interdit même aux ouvriers, aux artisans et aux agriculteurs spadois de circuler dans la rue Royale, dans les promenades des montagnes et celles de Sept et de Quatre-Heures, avec leurs charrettes à bras, leurs brouettes, leurs voitures, ou d’y paraître avec leurs chevaux ou leur bétail. Les ouvriers et les domestiques sont d’ailleurs tenus à l’œil : les Registres des ouvriers et des domestiques du commissariat sont scupuleusement tenus à jour.

L’incompréhension vis-à-vis des “misérables” va parfois jusqu’à l’ubuesque et l’inhumain. En mai 1853, suite à la tentative de suicide d’un peintre, ruiné et sans emploi, le bourgmestre Goffin, pour que ce désordre ne se renouvelle pas, charge le commissaire de contacter le Procureur du Roi “à l’effet de savoir si, pour prévenir le suicide, il n’y aurait aucun moyen de répression à exercer envers les personnes qui tentent de se suicider”. La réponse du magistrat de Verviers navre M. Goffin : “Les lois belges ne punissent pas la tentative de suicide”. Interdiction donc de tirer sur ces blessés de la vie.

La discrimination sociale est bien explicite. Elle est appliquée plus scrupuleusement encore, sous le contrôle direct du commissaire, dans les lieux dévoués aux plaisirs des Étrangers.


L’honneur perdu des sœurs Blum

En effet, l’accès aux salons et aux salles de bal est interdit aux mineurs, aux ouvriers et aux femmes de mauvaise réputation. L’administrateur de la Redoute, le parisien Édouard Davelouis, se plaint souvent au commissaire —jusqu’à l’énerver— du laxisme de la police à cet égard. Le 21 juillet 1852, au cours du bal offert au Waux-Hall à Mesdames et Messieurs les Étrangers, Davelouis signale au commissaire Warnotte que “deux femmes galantes” sont assises sur un canapé et qu’il faut les expulser. Warnotte hésite et tergiverse: ce sont les sœurs Blum, deux danseuses de l’Opéra de Paris; leurs passeports sont parfaitement en ordre et elles ne se sont signalées par aucun déportement… Quelques instants plus tard, Davelouis revient, le regard noir : une “sombre rumeur”, dit-il, emplit le bal; certaines dames “chuchotent”. Qu’attendez-vous ? Alors, contre son gré, pour éviter tout esclandre, le commissaire s’approche des sœurs Blum, et les prie, avec un maximum d’égards, de s’abstenir de danser.

Joseph Servais, un homme méchant et haineux

Ce représentant de l’Ordre, galant homme, n’ignore pas que quiconque touche à la Redoute ou à ses administrateurs —on dirait aujourd’hui à l’establishment— s’attire des ennuis. Même si l’on s’appelle Joseph Servais, futur grand bourgmestre de Spa. En 1853, celui-ci est agressé physiquement, en pleine place Royale, par un employé de la maison de jeux, M. Rouma. Motif de l’agresseur : Servais a osé critiquer la Redoute dans son journal, Le Nouvelliste. Réaction de l’autorité : M. Goffin, échevin de la police, par deux fois, en juillet et en septembre 1853, demande au procureur du Roi “une punition exemplaire” contre… la victime des coups. M. Rouma, écrit l’échevin, est “un homme qui jouit d’une bonne conduite et possède quelque fortune”. Cette dernière “qualité” plaide évidemment en sa faveur ! M. Servais, au contraire, est un individu plein de haine et de méchanceté : sa seule occupation, M. le Procureur, consiste à ”ameuter les gens de la basse classe et, au moyen de faits mensongers, de jeter la perturbation au sein de la population et la zizanie entre tous les habitants.” On peut douter que “la basse classe” lisait à cette époque les journaux tirés à quelques centaines d’exemplaires.

Ce qui fait désordre, à côté des “misérables”, ce sont les “mal-pensants”. Pas seulement ceux de l’intérieur, mais aussi ces républicains venus de France. Certes, il y en a d’à peu près convenables —Victor Hugo, Jules Hetzel, Edgar Quinet—, mais il en est d’infréquentables comme Henri de Rochefort, Félix Pyat et Louis Blanc. En signalant la présence de ce dernier à la Sûreté, en 1857, le commissaire de Spa ne fait pas mystère de ses options politiques : il clame son allégeance à Napoléon III qui, en renversant la République, a sauvé, la société française du “péril rouge” : “J’ai cru, conclut-il, rendre service à la société entière et particulièrement aux gouvernements belge et français et encore plus particulièrement à S.M. l’Empereur Napoléon en vous informant.”

Un autre commissaire, en octobre 1898, informe la Sûreté que le “diffamateur” Émile Zola, condamné à un an de prison par la Cour de Cassation de Versailles, ne s’est pas réfugié à Spa.

Un espoir

Le transfert des archives de la police spadoise au Fonds Body est donc, en soi, un événement important. Quelque cent ans après que l’historien Albin Body a légué à la ville de Spa son inestimable collection de livres et de documents, cet apport nouveau est riche de potentialités pour améliorer encore la connaissance du passé de la ville d’Eaux.

Mais à une condition : que des lecteurs, nombreux, empêchent ces passionnantes archives de retomber dans un oubli qui a bien failli leur être fatal.

Guy Peeters

Fonds Body (Bibliothèque communale de Spa, Jardins du Casino) : sur RV, tous les jours, sauf les mercredis après-midi et le samedi. Contactez Chantal Fourneau : 0473 657 489 ou fb.spa@hotmail.com

N° 284bis du 20 mai
Livre d’Ordre et de Services
Guillaume Apollinaire 7 octobre 1899
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