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© GP 2005-2006 "Les deux séjours de Madame de Genlis : 1775 et 1787" ont fait l'objet de quatre articles dans la revue Histoire et Archéologie spadoises "

Madame de Genlis (1746-1830)

Victor Hugo rapporte dans Choses Vues (1847) une conversation qu'il eut avec le roi Louis-Philippe au sujet de sa préceptrice, Mme de Genlis.

« Le roi Louis-Philippe me dit un jour:

— Je n'ai jamais été amoureux qu'une fois dans ma vie.

— Et de qui, Sire ?

— De Mme de Genlis.

— Bah! mais elle était votre précepteur.

Le roi Louis-Philippe se mit à rire et reprit:

— Comme vous dites. Et un rude précepteur, je vous jure. Elle nous avait élevés avec férocité, ma soeur et moi. Levés à six heures du matin, hiver comme été, nourris de lait, de viandes rôties et de pain; jamais une friandise, jamais une sucrerie; force travail, peu de plaisirs. C'est elle qui m'a habitué à coucher sur des planches. Elle m'a fait apprendre une foule de choses manuelles; je sais, grâce à elle, un peu faire tous les métiers, y compris le métier de frater [garçon chirurgien]. Je saigne mon homme comme Figaro. Je suis menuisier, palefrenier, maçon, forgeron. Elle était systématique et sévère. Tout petit, j'en avais peur; j'étais un garçon faible, paresseux et poltron; j'avais peur des souris. Elle fit de moi un homme assez hardi et qui a du coeur. En grandissant, je m'aperçus qu'elle était fort jolie. Je ne savais pas ce que j'avais près d'elle. J'étais amoureux, mais je ne m'en doutais pas. Elle, qui s'y connaissait, comprit et devina tout de suite. Elle me traita fort mal. C'était le temps où elle couchait avec Mirabeau. Elle me disait à chaque instant: "—Mais, monsieur de Chartres, grand dadais que vous êtes, qu'avez-vous donc à vous fourrer toujours dans mes jupons!" Elle avait trente-six ans, j'en avais dix-sept.

Le roi, qui vit que cela m'intéressait, continua:

— On a beaucoup parlé de Mme de Genlis; on l'a peu connue. on lui a attribué des enfants qu'elle n'avait point faits, Paméla, Casimir. Voici: elle aimait ce qui était beau et joli, elle avait le goût des gracieux visages autour d'elle. Paméla était une orpheline qu'elle recueillit à cause de sa beauté; Casimir était le fils de son portier. Elle trouvait cet enfant charmant; le père battait le fils: "—Donnez-le-moi, dit-elle un jour. Le portier consentit, et cela lui fit Casimir. En peu de temps, Casimir devint le maître de la maison. Elle était vieille alors. Paméla est de sa jeunesse, de notre temps à nous. Mme de Genlis adorait Paméla. Quand il fallut émigrer, Mme de Genlis partit pour Londres avec ma soeur, et une somme de cent louis. Elle emmena Paméla. A Londres, ces dames étaient misérables et vivaient chichement en hôtel garni. C'était l'hiver. Vraiment, monsieur Hugo, on ne dînait pas tous les jours. Les bons morceaux étaient pour Paméla. Ma pauvre soeur soupirait et était le souffre-douleur, la Cendrillon. C'est comme je vous le dis. Ma soeur et Paméla, pour économiser les malheureux cent louis, couchaient dans la même chambre. Il y avait deux lits, mais rien qu'une couverture de laine. Ma soeur l'eut d'abord. Mais un soir Mme de Genlis lui dit: "Vous êtes robuste et de bonne santé; Paméla a bien froid, j'ai mis la couverture à son lit." Ma soeur fut outrée, mais n'osa s'insurger; elle se contenta de grelotter toutes les nuits. Du reste, ma soeur et moi adorions Mme de Genlis.

Mme de Genlis mourut trois mois après la révolution de Juillet. Elle eut juste le temps de voir son élève roi.

Louis-Philippe était vraiment bien un peu son ouvrage. Elle avait fait cette éducation comme un homme et non comme une femme. Elle n'avait absolument pas voulu compléter son oeuvre par la suprême éducation de l'amour. Chose bizarre dans une femme si peu scrupuleuse, qu'elle ait ébauché le coeur et qu'elle ait dédaigné de l'achever!

Quand elle vit le duc d'Orléans roi, elle se borna à dire: « J'en suis bien aise. »

Ses dernières années furent pauvres et presque misérables. Il est vrai qu'elle n'avait aucun ordre et semait l'argent sur les pavés. Le roi la vanait voir souvent; il la visita jusqu'aux derniers jours de sa vie. Sa soeur, Madame Adélaïde, et lui ne cessèrent de témoigner à Mme de Genlis toute sorte de respect et de déférence.

Mme de Genlis se plaignait seulement un peu de ce qu'elle appelait la ladrerie du roi. Elle disait:

— Il était prince; j'en ai fait un homme habile; il était lourd, j'en ai fait un homme habile; il était ennuyeux, j'en ai fait un homme amusant; il était poltron, j'en ai fait un homme brave; il était ladre, je n'ai pu en faire un homme généreux. Libéral, tant qu'on voudra; généreux, non.

©GP & Histoire et Archéologie Spadoises n° 121, mars 2005 - n° 123, décembre 2005 et mars 2006.

 

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Mme de Genlis à Spa

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La tombe de Madame de Genlis au Père Lachaise

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