Henri Guillemin à Spa

en marge de ses conférences

© GP & Simulacres n° 2 (1980)

L'académicien Bertrand Poirot-Delpech, écrivait dans Le Monde du 1er janvier 2003 : « En 1903 naissent Radiguet, Queneau, Georges Simenon, Henri Guillemin. A divers titres, le siècle commençant portera la marque de chacun d'eux. » Paradoxalement, malgré cette reconnaissance assez solennelle, il a été peu, très peu question du centenaire de la naissance d'Henri Guillemin. Silence complet le 19 mars, date de l'anniversaire.

Sans doute, l’irrespect de Guillemin à l’égard de l’establishement, ses frondes perpétuelles contre les idées sociales reçues, son parti-pris d’indépendance expliquent-ils le mutisme relatif qui entoure l'événement, tant en Belgique et en Suisse (où il a donné la plupart de ses conférences) que dans son propre pays . La France, sa patrie, l’a boudé, vivant ; elle semble le nier, disparu. Preuve, ce lapsus : en février dernier, le site officiel des « Célébrations nationales de France 2003 », géré par les Archives nationales, annonçait, dans une annexe toute «régionale », quelques manifestations en Bourgogne, à l’occasion du centième anniversaire du décès d’Henri Guillemin... Mort-né, en somme; inexistant. A Mâcon, ses amis n’ont pas même obtenu l’autorisation d’apposer une plaque commémorative sur sa maison natale. Ils n'ont pu que protester silencieusement devant le 57 de la rue Lacretelle, habité aujourd’hui par MM. Perdrix et Coupechoux. C’est un prêtre-ouvrier qui a « scotché » sur la porte une rose et une notice biographique due à Maurice Maringue, La passion de la vérité .

Déjà en 1978, François Mitterrand avait noté l'ostracisme dont était frappé l'écrivain : Guillemin, écrivait-il, est « tenu en lisière par les Académies, ignoré par les ondes officielles parce qu’il écrit avec l’encre de la passion, parce qu’il aime confondre les idées reçues et redresser les torts de l’Histoire. »

Evidemment, ce n'était pas là une attitude convenable pour « réussir » une carrière. Et Guillemin ne l'ignorait pas. A Spa, en 1976, il m'avait dit en souriant: « Un type qui veut arriver à être... inspecteur dans l'enseignement, par exemple, ne fera jamais l'erreur de parler de Jean-Jacques Rousseau comme j'en ai parlé moi. Mais j'étais un homme libre, grâce à la chance que j'ai eue de n'avoir jamais aucune ambition : je ne désirais ni l'Académie, ni un fauteuil, ni un prix... J'ai dit ce que je voulais dire, en sachant très bien que je me portais tort, pour une carrière mondaine. Mais cette carrière-là ne m'attirait en rien, et je n'avais aucun sacrifice à faire... »

Un carriériste littéraire se doit de respecter certaines choses. Or, Guillemin parlait de manière inconvenante des décorations qu’il qualifiait de « gadgets » ou de « bidules » Il avouait sa détestation du « parisianisme » et, à l'égard de l’Académie française, il partageait la conviction sacrilège de Bernanos: « Il y a des vérités qu’on ne saurait dire, ni même écrire, en habit de carnaval. » Et puis, ajoutait-il à ce même propos, « vous me voyez, le dos rond, solliciteur, mendiant la voix d’un Gaxotte, d’un Thierry Maulnier, d’un Druon ? Inconcevable ! » Autant de péchés mortels aux yeux des thuriféraires de la culture officielle. Jamais, à la différence d'Alain Decaux, pareil individu ne revêtirait l'habit vert ou celui de ministre de la Culture.

Face à l'ordre social établi, Henri Guillemin se montrait tout aussi impossible. On ne sort pas indemne de la lecture des Misérables quand on a quinze ans. « L'ordre à l'état flagrant, écrivait Hugo, (...) me semble à moi, songeur, fort semblable au désordre. » Et puis, après Victor Hugo, pour parfaire son éducation, Guillemin s'était lié d'amitié avec Marc Sangnier , le fondateur de l'ex-Sillon, condamné en 1910 par le pape Pie X, parce que son idéologie opposait les classes sociales « voulues par Dieu ». Sangnier s'était incliné, mais il avait rebaptisé son mouvement, désormais exclusivement politique pour éviter les foudres de Rome, « La Jeune République ». La doctrine restait la même : le « catholicisme social ». Et Henri Guillemin, étudiant à l'Ecole Normale Supérieure, était devenu le secrétaire de Sangnier en 1923. Il contracterait là une aversion inapaisable pour les iniquités sur lesquelles est fondée la Société.

Inapaisable, en effet. En 1986 —Guillemin avait 83 ans—, dans une lettre que je lui adressais, j’avais glissé deux mots à propos des mouvements sociaux qui agitaient alors la Belgique. Adhésion totale à ma colère, avec, en prime, une anecdote contemporaine : « Détail sordide : lettre de mon ancienne “secrétaire“ pour la Belgique, Mme G. de M., si fière d’être dans l’annuaire de la High Life en Belgique. Catholique intégriste et monarchiste passionnée, elle est "indignée" par les « désordres » sociaux en Belgique. Et, avec une inconscience qui tient du prodige, me parlant de ses filles (elle a passé 80 ans), elle me dit paisiblement que l’aînée sera “ tout l’été, en Méditerranée, sur son yacht “. Car son mari n’a jamais eu aucun emploi ; inutile : ses vastes rentes suffisent à sa vie princière. Énorme, non ? »

Ses convictions —l'orientation même de l'ensemble de son oeuvre qui compte quatre-vingts titres— tient dans une question qu'il s'est posée jusqu'à son dernier souffle : « Peut-on vivre sans une idée précise de ce qu’est la vie, du sens que ça peut avoir, cette course à la mort ?... ». Arrière-pensée existentielle qu'il résumait ainsi en 1977 : « Derrière tous mes livres et tous mes exposés, il y a une préoccupation métaphysique qui est évidente. Je n'ai pas cessé de croire, et je croirai de plus en plus— maintenant que je suis vieux— qu'aucune modification structurelle de la Cité n'est suffisante. Cette modification est indispensable; mais on aura beau établir une Cité humaine où l'exploitation sera sinon effacée du moins considérablement diminuée, on aura beau établir un régime fiscal plus juste, on aura beau resserrer la hiérarchie des salaires, on n'obtiendra rien s'il n'y a pas une modification profonde du regard jeté par les hommes sur le monde et sur la vie. Le malheur restera au fond de l'individu humain si cet individu n'a pas une vue du monde qui lui permette de dépasser le désespoir. »

Il regardait les oeuvres littéraires et l'action politique comme autant de témoignages ou de « dépositions » sur la vie, faites par des hommes qu'il présumait de bonne foi. Impitoyable pour les tarfuffes, les menteurs, les cyniques et les irresponsables, fraternel pour les « justes » qui ont tenté de faire progresser la Cité vers plus de lumière, il n'acceptait pas la fausse monnaie. D'où sa réputation, chez ceux qu'il « dérangeait », de « Fouquier-Tinville des lettres ».

Cet homme passionné et passionnant, j'ai eu la chance inouïe de le fréquenter pendant près d'un quart de siècle. Lycéen, j'avais été emballé par ses entretiens radiophoniques et télévisés; j'avais assisté aux conférences qu’il donnait à Bruxelles, dans des salles où se pressaient parfois, subjuguées, plus de mille personnes. En 1968, j’achevais un mémoire sur Lamartine auquel, je le savais, il avait consacré sa thèse de doctorat . Je me risquai donc, avec des tremblements dans la plume, à lui écrire. La réponse vint, rapide et chaleureuse, assortie d’une invitation à présenter une « communication » à Mâcon, au Colloque commémorant le centenaire de la mort du poète... Nous nous y sommes rencontrés et, depuis ce moment, nous n’avons pas cessé de correspondre. Et puis, grâce à Jacques Huisman, je l'ai revu à Spa, chacun des dix étés qu'il y vint.

C’est Jacques Huisman, en effet, le directeur du Théâtre National, qui, en août 1973, eut l’idée de proposer à Henri Guillemin de présenter trois conférences au public du Festival de Théâtre de Spa. Expérience concluante : le Salon rose refusa du monde cette année-là... et les neuf années suivantes. A chaque fois, il fallut ajouter des chaises pour accueillir les surnuméraires. Même ce 22 août 1980, alors qu'Henri Guillemin craignait de n'avoir qu'une demi-salle : « On m'a dit à la Permanence du Festival que ce soir, Béjart et le Ballet du XXe siècle —qui viennent à Spa pour la première fois— vont faire un tabac. »

Un rituel : au début de la « semaine spadoise », son épouse, Jacqueline, le conduisait en voiture de Chissey-lès-Mâcon (où ils passaient l’été) à la gare de Mâcon. Elle ne l’accompagnait quasi jamais dans ses tournées de conférence. Commençait alors pour lui un voyage de plus de huit heures avec un transit à Paris, puis à Liège. Les voyages ferroviaires, il en avait l’habitude : quand il était attaché culturel de France en Suisse, de 1945 à 1962, il passait chaque jour deux heures dans le train entre Berne à Neuchâtel où il résidait. « J’emportais mes notes pour y travailler, et c’est comme ça que j’ai construit la plupart de mes ouvrages. »

À Spa, il était pris en charge par les responsables du National. Il logeait à l’Hôtel du Grand Cerf, rue de la Sauvenière, —un hôtel un peu vieillot de 10 chambres, sans ascenseur, mais qui avait l’avantage d’être à l’écart du centre-ville et de posséder une terrasse et un grand jardin.

Les jours de conférence, il se réservait plusieurs heures pour revoir ses notes, avec un soin minutieux. Une demi-heure avant d’entrer en scène, dans les coulisses, il relisait encore ses papiers, triturés, parfois recollés, où apparaissaient en rouge les paragraphes-charnières et quelques citations. Hors de question de le déconcentrer à ce moment-là. Henri Guillemin aimait à rappeler que c’est Marc Sangnier, qui lui avait appris comment s’adresser au public. Recettes simples : pas de papier ni de par coeur; un plan, avec des charnières prévues ; une chute préparée, une phrase finale. Et surtout, surtout, ne pas prendre le « ton orateur » (ouah ouah ouah...), mais parler au public comme on parlerait avec les copains, avec un vocabulaire de tous les jours.

À Spa, en 1980, Jacques Huisman avait introduit le conférencier, en disant : « De tous les comédiens réunis à Spa, vous allez voir le plus complet : Henri Guillemin, qui écrit, met en scène et interprète ses propres textes ». Guillemin m’avait confié à ce propos son irritation : « Non, trois fois non! Je fais des one-man-show, si l'on veut; mais c'est pas du théâtre. Ce que je dis —et particulièrement dans cette conférence sur le sens de la vie [ il avait parlé ce soir-là de « L’Affaire Jésus » ]—, j'y tiens capitalement. Je suis derrière chaque syllabe, vous comprenez... Jacques Huisman, que j'estime, est un homme de théâtre; et ces mots, dans sa bouche, étaient élogieux. Sa formulation, hélas! aura été mal comprise. » Il ne craignait rien tant que d'être confondu avec tel ou tel histrion, beau parleur professionnel, courant le cachet et apte à traiter de n'importe quoi pour remplir une salle. « Je fais ces tournées parce que j’aime les faire, pas pour le peu que ça me rapporte. Je sais ce que demandent des types comme Zitrone ; mais je veux être bon marché parce que je ne veux pas qu’on puisse dire que Guillemin utilise ses convictions pour faire du fric. »

Les vrais comédiens, il les aimait. À chacun de ses passages au Festival, il assistait à une ou deux représentations théâtrales, les soirs où lui-même faisait « relâche ». Outre André Debaar qu’il appréciait beaucoup, il avait une grande estime pour le talent et la personnalité de Jean-Claude Frison, qu’il connaissait personnellement. Il l’avait applaudi dans Les Émigrés de Slawomir Mrozek, dans Ma vie est-elle à moi ? de Brian Clarck et dans Trahison de Pinter.

Pendant ses séjours spadois, il répondait aussi à quelques invitations —pas à toutes— car il détestait « rehausser » de sa présence d'interminables réunions où ne s'échangent que des lieux communs. Ainsi, troquant son pull à col roulé pour une chemise et une cravate, il se rendait volontiers à la « Ferme de Malchamps » pour participer au déjeuner offert par les organisateurs du Festival : « Eux, voyez-vous, ce sont des gens que j'aime bien; mais, très souvent, les réceptions officielles me pèsent. On y attend de moi, à chaque fois que j'ouvre la bouche, des déclarations “ sublimes “. Le père Guillemin peut pas être sublime tout le temps, quand même! Ça serait d'ailleurs assommant...» Il conservait en ce domaine de pénibles souvenirs de ses années de fonction diplomatique, et il aimait, pour s'en venger peut-être, raconter des anecdotes assez « rosses » —« à ne surtout pas répéter »— sur des convives qui avaient voulu, assez malencontreusement, faire de l'esprit dans ces cercles mondains. « L'autre jour, à l'Elysée, Claude Manceron, qui est, vous le savez, cloué dans une chaise roulante, me demande: « Vous avez lu le livre de Pompidou sur De Gaulle ? » —Je ne lis jamais de romans ! lui ai-je répliqué. Pensez: Pompidou écrit dans son bouquin que, à la fin du mois de mai 68, De Gaulle est allé demander conseil à Massu! De Gaulle allant prendre ses ordres à Baden-Baden... »

Il rencontrait aussi volontiers les étudiants qui sollicitaient son avis ou ses conseils sur une recherche qu'ils menaient. En dehors de nos rencontres amicales qui se passaient dans des cafés de la ville (au Louvre, à l'Old Inn, etc.), il avait accepté, en 1976, de me répondre longuement à une interview à propos de « l'enseignement de la littérature dans l'enseignement secondaire ». Il me semblait intéressant de recueillir l'avis de cet ancien professeur de lycée (il ne l'avait été que pendant cinq ans, à Tours, Bayonne, Clermont-Ferrand, Lille et Lyon), si capable de « donner vie » aux textes littéraires et de motiver ses auditeurs. L'entretien avait eu lieu dans le salon du Grand-Cerf. Comme j'étais alors l'interviewer, totalement impliqué dans l'échange, j'avais mal pu observer mon interlocuteur. En revanche, quatre années plus tard, j'allais avoir ce loisir : un de mes collègues, Bernard Delcord, préparait une thèse sur « l'influence de la pensée conservatrice sur les Lettres belges dans la première moitié du XXe siècle », et il souhaitait connaître le point de vue de l'auteur de Nationalistes et Nationaux sur ses premières conclusions. La rencontre eut lieu le 21 août 1980 dans le jardin du Grand-Cerf (le temps s'y prêtait) et, cette fois, j'y assistai en qualité de spectateur.

Henri Guillemin, assis sur le bord de sa chaise, un peu penché vers la table sur laquelle il appuyait un coude, ne quittait pas Bernard des yeux. Le regard pénétrant, tendu, laissait deviner un homme pesant chaque mot, saisissant chaque nuance du ton et chacun des changements de physionomie de son vis-à-vis. Guillemin n'interrompait pas le discours de l'autre, se contentant de glisser de temps en temps, pour manifester son intérêt, un pressant « Alors ? Continuez, mon vieux ! » Si on ne l'avait su chaleureux, il aurait été franchement intimidant.

Quand Henri Guillemin jugeait venu le moment de répondre, il se redressait légèrement, se reculait sur son siège, aspirait une bouffée de sa cigarette — « la cigarette défendue », disait-il— et il se lançait dans une abondante réplique, jamais évasive : il approuvait et complétait, d'après ce qu'il savait de la question, les propos tenus; il nuançait la prise de position; il manifestait sa surprise admirative pour une idée originale qu'il croyait fondée; il avouait son ignorance de tel problème précis; il contestait avec vivacité telle chose qui avait été dite. Même concentration lorsqu'il parlait que lorsqu'il écoutait. Son regard fixait un point perdu; il intervenait sur le même ton —exactement sur le même ton— que celui qu'il avait « sur scène » ou à la télévision : passionné, familier, d'une clarté remarquable, appelant l'attention par des inflexions de voix sur ce qui lui semblait important.

Banals, ces détails ? Pas si sûr. Tant d'intellectuels, tant de politiciens sonnent creux, malgré tous les efforts et toutes les gesticulations qu'ils font pour séduire, pour convaincre de leur bonne foi et de l'intérêt qu'ils nous portent et qu'ils portent à ce qu'ils font... Chance rare de rencontrer un homme d'ouverture et de dialogue, capable de s'enthousiasmer aux propos d'un autre, qui tient à ce qu'il dit et qui n'accepte de parler que de ce qu'il sait. Ainsi, il confessait, « en baissant le nez », n'y pas entendre grand-chose en philosophie, en musique, en architecture et en « vins », — lui, le Bourguignon...

Pour compléter le portrait d'Henri Guillemin, j'évoquerai une autre rencontre, toute détendue et amicale. Elle s'est passée chez moi, dans le quartier de l'Hôtel de Ville; dans « la petite maison », comme disait Guillemin.

Dès le seuil, il avait exprimé un souhait.

—Vous savez, j'ai pas envie d'être trop sérieux aujourd'hui. Après mon exposé sur Dieu et les fins dernières, les choses tristes que j'ai dû dire sur Bonaparte et que je dirai demain sur Pétain, j'ai besoin de penser à autre chose...

Dans le corridor, deux photos : Hugo et Lamartine. Quelques heures avant, j'avais dépendu l'image de Napoléon faisant ses « adieux à Fontainebleau » et un masque de Voltaire. En 1976, lors d'une précédente visite, Guillemin s'était exclamé ironiquement en les voyant: « Mais vous avez ameuté tous mes amis! » Cette fois, mes fréquentations étaient irréprochables.

Autour de la table ronde où nous avions pris place, Bernard Delcord et Chantal Baligand, nous avaient rejoints. Pendant deux heures, nous allions bavarder en tous sens; conversation passionnante et irrésumable.

Il fut naturellement question de littérature. Nous étions tous quatre professeurs de français. On pourrait imaginer, en se reportant aux thèmes de ses ouvrages et de ses conférences qu'Henri Guillemin ne s'intéressait qu'à la littérature classique et aux ouvrages d'érudition historique et littéraire. Erreur. Il nous parlait de San Antonio (« Autant Frédéric Dard est attachant, autant ses livres —j'en ai lus quelques-uns— m'accrochent peu »); de James Hadley Chase, un pionnier et un maître de la Série Noire, qu'il lisait avec un vif plaisir. Ce n'était pas par affectation, pour faire « branché », qu'il citait ces auteurs populaires, considérés toujours comme des marginaux par l'Histoire littéraire. Visiblement, il les connaissait bien, décrivait précisément leur univers et se délectait de leur humour.

—Il y a plusieurs années, j'ai lu Billy-ze-Kick de Jean Vautrin. (Pour vous situer l'auteur, je peux vous dire que c'est un ami de Michel Audiard.) Eh bien, j'ai retrouvé dans Groom, paru cette année-même, le même esprit « anar », la même langue forte, une verve et une invention prodigieuses. Tenez, je me souviens que Vautrin a baptisé l'un des personnages de Groom, une noire "volcanique", Impala Machine-Love (Impala !); et que son oncle, il l'a appelé Abraham Automobile-Buick...

La sympathie de Guillemin pour ces auteurs, au fond, n'était pas surprenante. Il y avait des affinités de style entre eux. Evident, dans les textes de Guillemin, le goût qu'il a pour les mots et les formules qui font des pieds de nez à la langue académique (une langue qui refuse encore de coiffer le « bonnet rouge » ). Bonaparte, disait-il, est un « gangster » et certaines opérations de la Campagne d'Italie sont assimilables à un véritable « racket ». Parlant de Pétain et du Garde des Sceaux de 1934, il n'hésitait pas à écrire: « Le Maréchal veut sa peau » . Style qui traduisait une volonté d'impertinence face aux mensonges de bonne compagnie, un désir de révéler les faux « grands hommes » avec leurs traits de héros de la Série noire; une façon de voir et de faire voir la réalité. Comme tout style.

Henri Guillemin avait le génie pour découvrir chez les autres ces détails stylistiques qui révèlent un être ou un univers.

—Vous avez lu Fleur de Péché de Geneviève Dormann ?

Il résumait. Au cours d'un reportage, Véréna —une jeune journaliste, séparée de son mari— rencontre un Conseiller fort en vue d'un Ministère. Ils s'éprennent l'un de l'autre et ils passent une nuit d'amour. Lui, il est marié; et, pendant huit jours, il va laisser Véréna sans nouvelles. Désespoir de la journaliste; mais elle parvient à se raisonner.

—J'ai retenu par coeur la phrase que l'auteur place à ce moment: « Elle (Véréna) n'était qu'une imbécile qui avait confondu un état d'ivresse avec un état de grâce, un coup de foutre avec un coup de foudre, le plaisir avec le bonheur. Poil au coeur. » Ce poil au coeur, inattendu, je le trouve superbe ! (Henri Guillemin répète la citation avec délectation) J'aime les gens capables de se moquer d'eux-mêmes comme ça; capables de ne pas se prendre au sérieux... Tenez, ça me rappelle ma petite fille. C'était le jour où nous fêtions nos noces d'or, ma femme et moi, en 1978 . Dans la petite adresse qu'elle nous avait faite, devant toute la famille réunie, elle avait glissé: « Je vous dis bravo... poil au cerveau! ». Vous imaginez l'effet produit...

Sous le regard d'Henri Guillemin, on le voit, le texte le plus anodin prenait vie. Il devenait, comme lui-même se plaisait à le répéter inlassablement, « déposition, témoignage ». Comme on souhaiterait que tous les professeurs de français persuadent leurs élèves de cette simple évidence et leur communiquent ainsi le goût de la lecture.

Nous avions reparlé aussi de la dernière interview de Sartre dans Le Nouvel Observateur, si surprenante (« Vous savez que tous ses amis et Simone de Beauvoir ont tenté, vainement, de le persuader de modifier plusieurs de ses déclarations ? »), puis d'Albert Camus « dangereusement attiré par les mondanités »; nous avions encore évoqué le coup de Kaboul « aussi odieux et de même nature —il ne faut pas l'oublier— que les menées colonialistes des Occidentaux de naguère ».

Et puis, Henri Guillemin nous avait rappelé amicalement à l'ordre : nous étions trop sérieux; nous ne tenions pas nos engagements.

Un gag, préparé, devait détendre l'atmosphère. Chantal, qui nous avait quittés un instant, revenait avec une bouteille d'eau de Pouhon remplie peu avant à la fontaine de la rue du Marché.

—Kèskesèksa, ma jolie ?

Chantal lui expliqua. Cette eau spadoise, qui exhale une forte odeur d'oeuf pourri, aurait rendu, dit-on, la santé au Czar Pierre le Grand. Les scientifiques d'aujourd'hui attestent ses vertus thérapeutiques. Vaguement inquiet, Henri Guillemin trinqua avec nous, but une gorgée, puis, d'un trait, vida son verre. Nous espérions voir se dessiner sur son visage la grimace traditionnelle. Déception, il ne manifesta rien.

—Ce n'est ni bon ni mauvais... quelconque.

Ou l'eau était éventée, ou Henri Guillemin voulait nous mettre en boîte. Je penchais pour la deuxième hypothèse.

—De Spa, voyez-vous, je sais peu de choses. (Maintenant, je connais le Pouhon.) Je sais qu'au XVIIIe siècle, on l'appelait le Café de l'Europe; que des gens célèbres y sont venus à toutes les époques. Mais je serais incapable de donner des détails précis... Ce que je peux vous dire, c'est que j'aime cette ville parce qu'elle m'a permis —depuis huit ans que j'y viens— de faire quantité de rencontres bien sympathiques. Et puis, les bois qui l'entourent sont fort beaux. J'espère qu'ils cachent —comme ceux de ma Bourgogne natale que j'ai quitté lundi— des framboises... et peut-être des cèpes. Je m'y connais assez en champignons.

L'heure avait tourné. Et même deux fois. Avant qu'Henri Guillemin ne quitte la maison, nous nous étions risqués à lui remettre deux cartes postales illustrées que nous n'avions pas osé lui faire parvenir à son hôtel. Le texte de la première était très court : « Un bonjour de Liège de la part de tous tes amis ». Elle était signée : Arouet, Maréchal Pétain, George Sand, Napoléon, etc. Dans un coin, Guillemin avait découvert une petite phrase: « T'as le bonjour d'Alfred (de Vigny) ! » Il avait ri et demandé aussitôt : « Qui c'est qui a inventé ça ? » Je m'étais caché derrière la bouteille de Pouhon... Sur la deuxième carte, un texte un peu plus long : « Cher Maître, dans vos conférences, vous avez parlé des personnalités relativement importantes : Bonaparte, Jeanne d'Arc, De Gaulle. Je m'étonne que vous n'ayez jamais cru devoir vous intéresser à ma carrière. J'ose croire que cette ignorance n'est pas du mépris ! Méfiez-vous: demain, lorsque vous parlerez de l'Affaire Pétain, je serai dans la salle. [Signé:] Charlemagne. » Humour de potaches, d'accord. En tout cas, Guillemin s'amusait. Il nous demanda s'il pouvait emporter nos oeuvres et il nous remercia de n'avoir pas été trop sérieux.

Nous l'avons raccompagné à pied à l'Hostellerie du Grand-Cerf.

En descendant la rue Brixhe, je lui signalai que plus de cent ans auparavant, en septembre 1861, nous aurions pu croiser Adèle, la fille de Victor Hugo, une partition sous le bras : la malheureuse Adèle H. allait au Château de la Terrasse, où Jules Hetzel passait la Saison; elle espérait, naïvement, que l'éditeur accepte d'éditer son oeuvre musicale. Proudhon et Félix Delhasse avaient également rendu visite à Hetzel. Un peu plus loin, rue du Marché, j'évoquai l'Hôtel du Lion Noir et l'Hôtel des Pays-Bas qui s'y faisaient face jadis. L'un et l'autre de ces bâtiments, détruits depuis fort longtemps, auraient pu nous parler des nombreux séjours de la tribu Hugo. Autre souvenir encore, plus loin, dans la rue de la Sauvenière : l'Hôtel Britannique. Là, c'est Guillemin qui nous dit avoir appris que le G.Q.G. du Kaizer s'y était installé à l'automne 1918. Et puis, sous la pluie qui commençait à tomber en abondance, à regret, nous nous étions séparés : « Adieu, les vieux! On se reverra bientôt à Bruxelles. » Avant de disparaître, il nous adressa encore un grand signe fraternel.

L’année suivante, en 1981, Henri Guillemin me confia sa perplexité : « Jacques Huisman insiste pour que je retourne à Spa. Il est bien gentil, mais qu'est-ce que vous voulez que je raconte de neuf là-bas ? J'ai tout dit, vous savez. Mon répertoire est épuisé.. » Je lui avais fait quelques suggestions, repoussées pour des motifs divers.

« Baudelaire et les Belges ? Sujet trop minime. Bon pour 20 minutes, c’est tout.

Sartre ? Suis nul en Philo et je ne peux pas parler sérieusement de Sartre sans analyser ses grands ouvrages philosophiques, où je me perds.

Mauriac ? Peut-être vous ai-je dit mes raisons de me taire. Mon parti pris de vérité m’obligerait à des ... détails (importants) et je me refuse à les divulguer car F.M. a été le parrain de notre premier enfant qui est mort, à 22 mois, dans un accident affreux .

Napoléon III ? Peut-être. A voir.

Flaubert ? Facile pour moi. Mais très peu attirant pour le public.

Son état de santé s’était dégradé. Des ennuis pulmonaires. Il craignit de devoir annuler toutes ses conférences de l'année. Mais, fort heureusement, il se rétablit et, dès lors, son choix fut arrêté : « Décidé pour MAO et pour MUSSO (j’accumule les lectures et notes; déjà un beau stock). On verra pour le n° 3, si jamais il y a pour moi un Spa 82... » Le numéro trois, ce serait Emile Zola.

En août 1982, alors qu'il était dans sa septante-neuvième année, il fit effectivement ses trois conférences: « Mao », « Mussolini » et « Présence de Zola ».

Avant même d'arriver à Spa, il m'avait fait parvenir un très bref message pour me prévenir de son changement d'hôtel et éviter que nous ne nous manquions : « Ami, Hostellerie Grand Cerf fermée. Descendrai Hôtel CARDINAL. Prière téléphoner là le 17 matin avant 10 h, pour convenir d’un rendez-vous. Affectueusement. HG »

C’est donc dans le salon de l’Hôtel Cardinal, place Royale, que je le rencontrai. Une partie de notre conversation porta sur Félicité de Lamennais. Nous n'étions pas d'accord au sujet de ce prêtre qui s'était défroqué après que Grégoire XVI eut condamné ses vues trop libérales et qui avait mené ensuite une action politique d'extrême-gauche. Guillemin avait commencé jadis une étude sur lui et l'avait abandonnée . « Lamennais... il me paraît si douteux que je n’ai jamais pu l’aimer Plus exactement, jadis, n’ayant étudié un peu vite que le Lamennais antérieur à 1850, j’avais marché... Ensuite, l’étudiant de plus près, quel désenchantement. » J'étais loin d'être aussi sévère; il le voyait orgueilleux, avide de gloire, insincère. Mais, avais-je réagi, comment expliquer alors que cet « orgueilleux » ait demandé à être enterré dans la fosse commune du Père-Lachaise avec les pauvres pour lesquels il s'était battu, plutôt qu'à La Chênaie (la propriété familiale), comme il en avait émis le souhait auparavant ? Au moment suprême, on ne triche pas. L'orgueil post mortem n'était-il pas plus évident chez Chateaubriand qui repose au Grand-Bé ? Guillemin avait reconnu qu'il n'avait pas pensé à cette objection. Nous ne nous étions heureusement pas quittés sur ces propos un peu sinistres.

Je l'avais raccompagné jusqu'au pied des escaliers du Casino qu'il avait gravis péniblement en se cramponnant des deux mains à la rampe. Le soir même, apparemment en pleine forme, il fit un exposé éblouissant sur Émile Zola.

Ce fut sa dernière prestation spadoise.

À la fin cette année-là, le 26 décembre 1982, il prononça son ultime conférence au Centre Culturel d'Auderghem (Bruxelles). Sujet : « L'homme de Nazareth ». Dans la salle, une émotion inexprimable, lorsque, après son exposé, Guillemin reprit la parole pour ajouter, la voix brisée : « C’est, vraisemblablement, la dernière conférence que je ferai en Belgique. Je vais avoir quatre-vingts ans dans quatre mois, et je pense qu’il est bien que je m’arrête. Il faut savoir s’arrêter à temps. Je suis vieux, fatigué. Mais je crois que j’aurai pas mal fini avec ce sujet ».

Quelques mois après cet adieu au public belge, en avril 1983, Guillemin m'expliqua que, de toute façon, même s'il n'avait pas pris la décision de renoncer à ses tournées en Belgique, il ne serait pas revenu à Spa : « Quand j’ai annoncé au Théâtre, début mars, mon impossibilité, la réponse a été un “ Ouf ! ” car ils allaient m’écrire pour me dire que, cette année, je ne serais pas invité. La subvention de la Ville de Spa a été réduite de moitié. Un Festival raccourci. C’est donc très bien, mais ça me serre le coeur, en août, après 10 ans, de rester là... »

Le XXIIIe Festival du Théâtre National se passerait donc sans lui. En juillet 1983, il adressa, par mon intermédiaire, le bref message suivant au public du Festival de Spa.

 

“ En Bourgogne, juillet 1983

Amis connus et inconnus,

Mon âge et ma santé m’interdisent désormais les grands déplacements. Je ne serai donc pas à Spa, cette année, pour le Festival. Sérieux regret pour moi, et chagrin.

Comment oublierai-je ces dix années au cours desquelles je venais à Spa, en août —et l’accueil qui m’y était fait et par le Théâtre National, où je compte des amis qui me resteront chers, et par le public ?

Un grand souvenir radieux, mais tout a une fin, dans l’existence. Loi de la nature.

Qu’il me soit permis d’adresser à tous mon souvenir reconnaissant.

Henri Guillemin »

 

Ce mot, agrandi, fut affiché dans le hall du Casino, au premier étage pendant la durée du Festival. Un « livre d’Or » recueillit pas mal de témoignages d'estime et d'affection. Les responsables du Festival les lui envoyèrent. « Je vois que Huisman et Anne Jottrand ont été, une fois de plus, très chics pour moi [...]. Leur attitude m'a fait plaisir. Oui, coeur serré de n'avoir pas pu venir à Spa, —et que mes visites en Belgique appartiennent désormais à un passé révolu. »

Je ne l’ai plus revu, mais nous avons continué à nous écrire et même, quelquefois, à nous téléphoner. Le 23 janvier 1992, j'ai reçu son dernier message. « Le Monde se prépare à publier un grand reportage me concernant qui sortira chez Arléa, le mois prochain, mes entretiens avec Jean Lacouture. Je vois bien l'idée... une anticipation sur l'article posthume presque prêt. » Il terminait sa lettre par quelques mots qui me remuent encore le coeur. « Sachez que je vous estime grandement et que j'ai pour vous quelque chose comme une tendresse paternelle. Vous embrasse. H.G. » Il devait décéder deux mois et demi plus tard à Neuchâtel, le 4 mai, dans sa quatre-vingt-neuvième année.

Henri Guillemin avait été l'ami de François Mauriac, de Maurice Chevalier; il avait croisé André Gide, Paul Claudel, l’abbé Pierre, Bernanos, François Mitterrand, Jean Hugo, Jean Lacouture, et quantité d'autres passants considérables. Certains l'appréciaient peu, mais d'autres, fort éloignés de lui pourtant, n'avaient pu résister à son charisme. Ainsi, Georges Simenon après un long entretien à Epalinges en 1969, lui dédicaçait un exemplaire de Novembre, de ces quelques mots qui n'appellent aucun commentaire : « À Henri Guillemin, que j'admirais et que je viens d'apprendre, en quelques heures, à aimer par surcroît. »

Il y a quelques semaines, j'étais de passage à Mâcon. J'ai tenu à saluer l'ami Guillemin qui repose dans ce pays où il aimait se mêler aux cultivateurs et aux prêtres-ouvriers.

En contrebas d'une minuscule église romane, à quelques kilomètres de Cluny, j'ai découvert le petit cimetière de Bray, perdu au milieu de prairies où broutaient quelques vaches. Je me suis arrêté devant une lame de marbre gris, toute simple, ornée d’une croix de métal et d’une inscription : « Henri Guillemin 19 mars 1903 ­ 4 mai 1992, Jacqueline Guillemin née Rödel 1910 ­ 2001 » .

Je me suis souvenu là de ce que nous avions dit à Spa au sujet de la sincérité post mortem... Décidément, Henri Guillemin n’avait que faire des hommages académiques de circonstance.

Il a été un homme libre. Il a bâti une oeuvre substantielle qu’il nous laisse en héritage. Il a espéré et il a aimé.

Spa, le 5 mai 2003

 

 

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Réflexions sur l'enseignement de la littérature dans l'enseignement secondaire

Une interview réalisée à Spa en 1976

 

A lire.

 

HENRI GUILLEMIN OU LA PASSION PARTAGEE DE L'HISTOIRE

Ls archives de la Télévision suisse romande vous proposent une série de conférences télévisées enregistrées par Henri Guillemin.

A voir.

 

L'ARRIERE-PENSEE D'HENRI GUILLEMIN

Une longue interview réalisée à La Cour-des-Bois en octobre 1977 et parue dans Le Soir.

A lire.

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HG et son épouse_2

21 mars 2009 : sur la porte du n° 57 de la rue Lacretelle à Mâcon (maison natale d'Henri Guillemin), Madame Françoise Guillemin, la fille de l'écrivain dépose une rose.

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Spa, Hôtel du Grand-Cerf