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Spa en toutes lettres
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Victor Hugo et Juliette Drouet résidèrent à l'Hôtel du Lion Noir, rue du Marché, en 1864 et en 1865

Victor Hugo, sa famille et ses amis à Spa

© GP 1985 Commentaire de l'exposition "Victor Hugo et Spa

 

La curiosité et l'amitié

Les trois séjours, très courts, de Victor Hugo à Spa —le 19 août 1862, du 28 au 30 septembre 1864 et du 23 au 25 août 1865— ne sont pas fortuits. Pour aller vers la Rhénanie ou pour en revenir, quand on voyage en voiture, il y a d'autres chemins possibles. Ainsi en 1840, Victor Hugo a parcouru la vallée de la Vesdre, traversé Verviers et gagné Aix-la-Chapelle en laissant Spa à l'écart. Mais depuis cette époque, le poète a rencontré beaucoup de gens qui lui ont parlé de Spa. Déjà, en 1847, puisqu'il décrit dans Choses vues, avec effroi et dégoût, "Les plaisirs de Spa"; sûrement depuis le coup d'Etat, puisque son fils, sa femme et sa fille, ses amis Hetzel et Janin y ont séjourné. C'est donc délibérément et en connaissance de cause que Victor Hugo y passe et repasse, poussé —je crois— par une curiosité sociologique et par un intérêt engendré par l'amitié.

Curiosité ? Entre 1850 et 1870, sous le Second Empire, la vogue des villes d'eaux est un phénomène européen. Après le tremblement de terre social de 1848, la bourgeoisie et l'aristocratie trouvent chaque Saison (de mai à octobre) dans ces lieux un refuge bien agréable contre la politique et la misère trouble-fêtes, une retraite où l'on peut se laisser aller à ses passions et s'entre-admirer en bonne compagnie. Vichy, Aix-les-Bains, Bade, rivalisent d'imagination pour drainer vers elles cette clientèle dépensière en l'alléchant par des programmes brillants. Spa aussi vit un âge d'or. Victor Hugo, retiré à Guernesey depuis une dizaine d'années, veut se rendre compte de visu de ce qu'est cette bourgeoisie, sourde aux légitimes revendications des misérables et soeur de celle qui a applaudi au coup de force bonapartiste. Il la verra donc, sans plaisir, à Spa.

L'amitié est sans aucun doute un autre mobile de Victor Hugo. A cette même époque, de nombreux exilés politiques français élisent domicile en Belgique. Le Royaume "hospitalier" n'accepte pas n'importe qui : des milliers de sans-ressources sont refoulés. D'autre part, la Sûreté publique soumet ceux qui ont réussi leur examen d'entrée à des surveillances et à des contrôles étroits. Ce qui explique que ces derniers délaissent bien volontiers, quand ils le peuvent, l'ennuyeux Bruxelles pour aller se perdre à Spa, dans la foule, amie de l'Ordre, des villégiateurs, et y échapper (croient-ils) aux tracasseries de nos Javert. Ils y trouvent une nature superbe, un air et des eaux qu'on dit bienfaisants, la possibilité de travailler à l'aise et parfois (tant pis pour leur sottises) les sortilèges du jeu. En mai 1852, Jules Hetzel conseille à Mme Hugo et à ses enfants de s'y fixer, alors que ceux-ci s'apprêtent à quitter Paris pour rejoindre Victor Hugo en Belgique et qu'ils ignorent encore où l'exil les conduira. Si cet ami et beaucoup d'autres lui en disent et lui en écrivent tant de bien, il ne peut manquer d'y aller voir quand l'occasion s'en présente.

Avant de faire entrer en scène Hugo et les siens, il me paraît donc nécessaire d'évoquer sommairement le Spa de ces années-là et les séjours de quelques-uns de ces proscrits.

Les Saisons de Spa de 1850 à 1870

A partir de 1849, sous l'impulsion de Jacques-Joseph Servais (1803-1872), échevin puis bourgmestre de la ville, très lié à Charles Rogier, Spa qui végétait depuis la Révolution belge se transforme de façon heureuse.

La physionomie du centre de la ville est fortement modifiée par le voûtement du Wayai qui le traversait de part en part. Certes, on regrette les pittoresques moulins à eau, mais non les odeurs nauséabondes et les risques de choléra qui étaient liés à la rivière-égout. Des rectifications d'alignement de la voirie permettent la création de lieux publics agréables; des monuments publics (telle la Cascade monumentale) sont érigés; d'autres qui menaçaient ruine sont réparés. Contre vents et marées, contre les Redoutables —c'est ainsi qu'on surnommait les tout-puissants actionnaires de la Redoute, égoïstement préoccupés de leurs seuls intérêts—, Servais fait de Spa une véritable ville balnéaire en réussissant, après des années de projets et d'études, à inaugurer en 1868 l'actuel établissement des Bains. Il veille également à l'agrément des touristes en créant de pittoresques promenades dans les bois (promenade Meyerbeer, promenade des Artistes) et en aménageant les alentours des Sources.

A partir de 1855, le chemin de fer relie directement Spa à Bruxelles, en quatre heures et demie, et à la Rhénanie. En 1865, la voie est prolongée jusqu'à la frontière grand-ducale. Il suffira que les guides de voyage, belges et étrangers, renseignent le villégiateur sur toutes les commodités spadoises, que l'Administration communale, la Redoute et les hôteliers fassent un grand bruit publicitaire pour que la promotion de la ville d'eaux soit assurée.

Il ne faut pas s'y tromper : "ville d'eaux" jusqu'en 1868 en tout cas est abusif. Spa est d'abord le territoire de la Redoute, c'est-à-dire celui du Trente-et-Quarante et de la Roulette. Incarnée par son inamovible directeur-gérant, Edouard Davelouis, en fonctions de 1830 à 1870, la Redoute est comme une araignée qui tend sa toile sur toute la cité. Tout y ramène. Chaque semaine, deux concerts donnés par quelque virtuose, deux bals où la tenue de soirée est de rigueur, trois représentations théâtrales sont offerts dans ses Salons. En outre, tous les jours de 9 heures du amtin à minuit, la Redoute ouvre les portes de son Café et de son Cabinet de lecture. Astucieusement disposées, toutes les salles convergent vers la salle de jeu, d'accès tout à fait libre. Le piège est efficace : infailliblement, le badaud renté se transforme en joueur. Autour des tables, discrètement surveillées par la police, des fortunes se défont, des honneurs et des vies se perdent, des rêves se brisent pour le plus grand profit de l'Etat, des actionnaires de la Redoute et de la ville de Spa. Les caricaturistes, Cham ou Ghémar, s'en moquent; de "méchants" esprits s'indignent et maudissent le jeu; mais les gens qui ont les pieds sur terre défendent inconditionnellement ce privilège, tellement lucratif et si menacé depuis 1848.

Hors de la Redoute, mais toujours payés par elle pour appâter le client, d'autres divertissements encore : concerts deux fois par jour à l'entrée de l'Allée de Sept-Heures, steeple-chase, illuminations, bals champêtres, expositions de peinture au Waux-Hall, etc. La Place Royale et l'Allée de Sept-Heures ne désemplissent pas de ces gens qui, dans l'attente de la soirée, sont moins désireux de se promener que de se montrer et de regarder leurs congénères.

Spa, heureusement, offre aussi des plaisirs moins suspects : ses forêts, ses sources et ses alentours sont accessibles à pied pour les vaillants; au moyen d'ânes, de chevaux ou de voitures de location pour les explorateurs et les valétudinaires. Géronstère, la Sauvenière, la cascade de Coo, les grottes de Remouchamps, le château de Franchimont, entre autres, sont des points de rendez-vous très fréquentés.

En quittant Spa, le touriste, s'il lui reste un peu d'argent, ne manque pas d'acquérir quelques objets-souvenirs en bois de Spa ou quelques bouteilles d'élixir de Spa. Il emporte aussi, avec satisfaction, les journaux spadois et le dernier numéro de La Liste officielle des Etrangers où figure son nom: une preuve de la bonne compagnie dans laquelle il s'est trouvé tout l'été, un "revenez-y" aussi de l'administration communale.Victor

Pendant vingt années, avec les mêmes recettes, les villes d'eaux d'Europe connaissent une période faste.

Les écrivains français, exilés ou touristes en séjour à Spa

Les exilés qui fréquentent Spa, ce ne sont pas seulement les proscrits du 2 décembre 1851 comme Edgar Quinet, Jules Hetzel, Emile Deschanel, le Colonel Charras, le Général Bedeau, Louis Laussedat ou Victor Hugo lui-même, ce sont aussi ceux du 24 juin 1848, tel Louis Blanc; du 13 juin 1849, tels Cantagrel, Victor Considérant, Etienne arago et Théophile Thoré; ce sont également Proudhon à partir de 1858 et Henri Rochefort à partir de 1868.

La Sûreté publique, dévouée aux intérêts français et craintive devant les menaces diplomatiques de notre impérial voisin, charge bien souvent le commissaire de police de Spa de surveiller de près les agissements de ces buveurs d'eaux suspects. D'autant plus suspects qu'ils sont tous, ou presque, en relations avec le Spadois Félix Delhasse (1809-1898) dont les idées politiques et sociales sont jugées extrêmement dangereuses. Et même si cet ancien journaliste radical, établi à Bruxelles, feint de ne plus s'occuper que de critique musicale, la Sûreté publique n'est pas dupe. Le 18 novembre 1851 (quinze jours avant le coup d'Etat), l'Ambassadeur de France, dans une note confidentielle, a dénoncé Delhasse comme le chef d'une bande de «malfaiteurs» s'apprêtant à faire passer deux millions de cartouches à balles au parti Montagnard français; fin décembre 1851, Delhasse s'est rendu à l'hôtel de la Porte Verte pour transmettre à Victor Hugo une proposition de collaboration journalistique. Peu avant la publication de Napoléon le Petit, il a encore reçu plusieurs fois chez lui la visite de Hugo et de l'éditeur Hetzel (il aurait même caché les premiers exemplaires du pamphlet dans sa cave). En 1854, le même Delhasse a publié, sous le pseudonyme de J. Van Damme, un pamphlet intitulé La Belgique alliée de Bonaparte hostile au rapprochement franco-belge qui s'amorce. Autant de raisons pour ne pas le quitter des yeux, ni lui ni ses alliés républicains, que ce soit à Spa —où il séjourne assez fréquemment dans sa maison familiale (l'Hôtel d'Irlande)— ou que ce soit à Bruxelles.

Les investigations, pourtant, sont décevantes. Etienne Arago, qui séjourne sept mois à Spa en 1850, s'est contenté d'y écrire un énorme poème épique en sept chants contre les jeux de Spa (Spa et ses jeux) dans lequel il fustige un peu Davelouis, Jules Janin et les moeurs du temps. Emile Deschanel a trouvé dans la ville d'eaux la matière d'un feuilleton pour L'indépendance Belge : «Le cimetière de Spa ». Edgar Quinet s'y est beaucoup promené sur des petits chevaux de location en compagnie de sa femme, il a énormément lu et écrit des choses philosophiques, il a rencontré quelques fois Félix Delhasse. Le Docteur Laussedat ne s'est occupé que d'hydrologie. Théophile Thoré, lui qui avait publié en 1852 un opuscule provocateur, La Restauration de l'Autorité ou l'opération césarienne, a sagement excursionné aux environs avec Delhasse et d'autres Spadois, avec Proudhon aussi; cela lui a inspiré un récit fort amusant : En Ardenne par quatre bohémiens.

Donneraient-ils habilement le change ? Le commissaire de Spa, Placide Jos Wuine —un fûté celui-là— en est persuadé : en 1857, il découvre à l'hôtel du Palais Royal, derrière un faux nom bien entendu, l'exécrable Louis Blanc en train de conspirer avec des «socialistes». En 1855 et en 1858, Wuine a enquêté dans les Cabinets de lecture spadois pour savoir qui les approvisionnait en ouvrages interdits (Napoléon le Petit, Les Châtiments). Sa convition est faite : c'est le proscrit Joubert et c'est l'éditeur Jules Hetzel qui, par ailleurs, ont mis sur pied un trafic international de littérature subversive. Hélas pour M. Wuine, révoqué en 1859, Pierre-Jules Hetzel a des appuis qu'il fait jouer efficacement auprès de l'Administrateur général de la Sûreté: rien moins que Joseph Servais, l'échevin de la police de Spa (encore un ami de Delhasse). Le successeur de Wuine, Roch Henet, n'a pas plus de chance. Vainement il attend que Henri Rochefort, le rédacteur de la virulente Lanterne, commette un écart, tienne un propos coupable dans les Salons de la Redoute où, en compagnie de Charles Hugo, il passe tout son temps : Rochefort garde obstinément les yeux fixés sur la Roulette et sur le râteau du croupier qui le dépouille de tout son argent.

Quant aux autres Français, les touristes, il n'y a pas lieu de les surveiller. Certes, le débonnaire Jules Janin correspond avec Victor Hugo et il a achevé à Spa en 1854 deux volumes à la gloire du poète proscrit (Histoire de la littérature dramatique, tomes 3 et 4). Soit, c'est de l'admiration littéraire; il ne partage pas les idées politiques de son idole. Pour le reste, Janin passe son temps à écrire pour le Journal des Débats des feuilletons sur des pièces parisiennes qu'il n'a pas vues, il raconte à l'Europe la dernière Saison à Spa de Marie Duplessis, dans un texte qui est devenu la préface de La Dame aux Camélias, il montre beaucoup de complaisance dans ses articles pour M. Davelouis et les jeux de Spa, il se promène et il joue aux dominos avec Ponsard, de l'Académie française. Irréprochable. Pour tout dire, faut-il rappeler que la ville de Spa lui a décerné officiellement le titre rare de «bourgeois de Spa» parce qu'il a obtenu du Prince Demidoff (un ancien amant de Juliette Drouet) un buste de Pierre le Grand pour servir à la décoration du Pouhon ? Alexandre Dumas n'est pas plus dangereux. Du reste, quand il est venu à l'hôtel d'Orange avec Lilla Bulyowsky, il n'a pratiquement pas mis le nez dehors, tout occupé qu'il était à écrire un roman et à «magnétiser» sa jeune compagne hongroise pour calmer les maux de tête dont elle souffrait.

Hugo, sa famille et ses amis à Spa

Le décor est planté. C'est ce petit monde-là que les Hugo et leurs amis intimes vont fréquenter dans les années 1860.

Le premier à venir à Spa, pendant que Victor Hugo achève Les Misérables à Waterloo en mai 1861, c'est Charles Hugo, le fils aîné. L'exil, la solitude et le sérieux de Guernesey commençaient à peser sur cet épais garçon de 34 ans, assez indolent face au travail, mais plein de verve et bouillonnant de vie dès qu'il est en société. Il avait lu, cinq années auparavant, les deux petits contes spadois que Hetzel avait publiés, Un rêve au bal de la Redoute et Histoire du Prince Z et de la Princesse Floris. Comme Spa n'était pas bien loin de Bruxelles, il avait voulu se rendre compte. Contrairement à son père, Charles Hugo, à la Redoute, se sent tout de suite comme un poisson dans l'eau. Les tables de jeux l'attirent et le retiennent irrésistiblement. Cette première fois, il ne perd que 50 francs: il pourra payer sa note à l'hôtel du Lion Noir. Au mois de septembre suivant, il vient y retrouver sa mère et sa soeur, et il rejoue. En 1862, il y fixe rendez-vous à son père qui arrive d'Allemagne. Dans les années suivantes, comme il s'est établi définitivement à Bruxelles, Charles prend seul le chemin de Spa plusieurs fois par an. En 1864 et en 1865, au cours de voyages, il y fait étape avec son père, son frère et Juliette Drouet. ses pertes au jeu sont telles qu'elles mangent toute la pension et plus que la pension que lui octroie Victor Hugo. Marié en 1865 avec Alice Lehaene, qui a vingt ans de moins que lui, bientôt père de Georges et de Jeanne, Charles Hugo continue de jouer avec une frénésie croissante. Les remontrances de son économe de père n'y font rien. En 1868, il trouve en Henri de Rochefort un parfait complice. En juin et juillet 1869, il atteint un paroxysme. Le commissaire de police spadois, Roch Henet, est alors chargé par la Sûreté publique de le surveiller: Charles Hugo, en effet, est depuis quelques mois rédacteur du journal français d'opposition Le Rappel. Roch Henet trasmet tous les deux jours, pendant plus d'un mois, des rapports sidérants: au total, Charles Hugo va dépenser cette fois 8000 francs, soit treize fois le traitement annuel du chef des travaux municipaux de la ville. Il a obtenu des prêts d'argent de son hôtelier, d'un riche Bruxellois marchand de cigares (M. Coenaes) et de Davelouis lui-même. En 1870, il passe trois dernières journées à Spa et il doit encore emprunter 1000 francs à un banquier.

Le séjour de trois semaines que Mme Hugo et sa fille Adèle font à Spa au mois de septembre 1861 a d'autres motivations. Au début de l'exil, Adèle avait 22 ans; c'était une belle fille, à la fois romantique et joyeuse, passionnée de piano. A présent, elle s'est empâtée, elle est devenue taciturne et insociable, elle a 32 ans. Elle a refusé déjà six prétendants. Sa mère, qui cherche à la marier et à la distraire de ses idées noires, l'a emmenée, contre le gré de Victor Hugo, à Paris en 1858 pendant plus de quatre mois, pendant plus de cinq mois encore à Londres en 1859. Sur les conseils de Charles, sans aucun doute, elles sont à l'hôtel du Lion Noir à Spa pour les mêmes raisons. Le beau-frère d'Adèle Hugo, Auguste Vacquerie, qui est amoureux d'elle depuis quinze ans et avec qui elle était beaucoup moins froide autrefois, est là aussi. En compagnie d'Emile Allix, Charles Hugo les y rejoint bientôt. Malgré l'absence de témoignages, on peut imaginer que, tous ensemble, ils participent à quelques-unes des festivités spadoises.

Comme l'éditeur Jules Hetzel est à Spa et qu'elles le connaissent bien, les deux femmes vont lui rendre visite au Château de la Terrasse [rue Brixhe]. Adèle a sous le bras une partition de musique dont elle est l'auteur. Hetzel lui avait promis de lui trouver un éditeur, mais cela ne s'est pas arrangé. Il faudra qu'elle la fasse imprimer à ses frais. La conversation se prolonge et s'oriente vers d'autres sujets: Mme Hugo confie que son mari est en pourparlers avec un éditeur belge, un certain Albert Lacroix. Cet éditeur est prêt à acheter les droits des Misérables pour 300.000 francs-or. Hetzel, le fidèle éditeur de Victor Hugo, tombe des nues. Victor Hugo le lâcherait donc ? Hetzel se souvient des dangers courus en 1852 pour éditer clandestinement Napoléon le Petit en Belgique, des risques qu'il a pris en 1853, sous la menace de la loi Faider, en s'occupant des Châtiments —il s'était même réfugié à Spa pour en corriger sereinement les épreuves dans une chambre de l'hôtel Britannique. Et les Contemplations? Celles-là, c'est à l'hôtel Trianon de Spa, en août 1855, qu'il en avait emmené les premières feuilles. Mme Hugo se mord la langue: elle aurait dû se taire. Quelques jours plus tard, le 9 septembre, une lettre de Guernesey parvient à l'hôtel du Lion Noir après avoir transité par Bruxelles. Victor Hugo y confirme ses exigences en ce qui concerne la cession des Misérables pour 12 années. Puisque Charles est à Spa et qu'il ne peut remettre directement ce message dans les mains d'Albert Lacroix, comme Victor Hugo le souhaite, Charles glisse la lettre de son père dans une enveloppe, ajoute un mot d'explication et va déposer le pli à la poste située en face de son hôtel, rue du Marché. Moins d'un mois plus tard, le 4 octobre 1861, à Guernesey, Albert Lacroix signe le contrat littéraire du siècle, au grand dam de Pierre-Jules Hetzel qui dit son amertume à Victor Hugo.

L'année d'après, Juliette Drouet et Victor Hugo, venant de Verviers et se rendant à Stavelot, passent une première fois à Spa, le 19 août 1862. Ils tiennent compagnie quelques heures à Charles qui loge à l'hôtel du Lion Noir, puis ils poursuivent leur route.

Le 28 septembre 1864, retour d'Allemagne avec ses deux fils et Juliette Drouet, Victor Hugo consent à un arrêt plus long. Ils descendent à l'hôtel du Lion Noir, que le poète jugera excellent. Mais le 29, au lieu de rester dans la ville, ils louent une voiture, et, en quatre heures, par la Sauvenière, Malchamps, Francorchamps, Stavelot, ils gagnent la cascade de Coo. Victor Hugo dessinera cette curiosité. Le 30 septembre, ils reprennent la route de Liège sans s'attarder davantage dans la société des villégiateurs.

Le 23 août 1865, même voyage en sens inverse, même hôtel spadois. Dans la voiture, un convive de plus, le journaliste belge Gustave Frédérix qui fera dans L'Indépendance Belge une courte relation de la journée du 24. Victor Hugo cette fois parcourt la ville et l'Allée de Sept-Heures, où il assiste à un concert et où il contemple les jeunes filles et les femmes, qui paradent dans leurs plus beaux atours. Elles sont jolies, mais bien moins naturelles que celles qu'il a rêvées dans les Chansons des Rues et des Bois. Tout à coup, quelqu'un l'interpelle: c'est Adolphe Crémieux, un de ses anciens collègues de l'Assemblée nationale. Il ne l'avait plus vu depuis la veille du coup d'Etat. Et la soirée passe sans que Victor Hugo, qui a «l'horreur des pièges à bourses dits Cursaals», accepte de suivre ses compagnons à la Redoute. Le 30 août 1865, il quitte Spa pour n'y plus revenir jamais, ne gardant sans doute comme image positive du lieu que celle de la nature qui enserre la ville et qu'il préférera retrouver, en 1867, à Chaudfontaine.

Un mot encore sur François-Victor Hugo, le second fils de Victor Hugo. Il est très différent de Charles. D'un naturel beaucoup plus sérieux, curieux de tout, laborieux et talentueux (sa traduction en 15 volumes des Oeuvres complètes de Shakespeare en atteste), le jeu ne l'attire pas, mais les femmes le laissent moins insensible. Quelles difficultés ont eues ses parents en 1852 pour l'arracher des bras de l'actrice Anaïs Liévenne qui était en train de jeter par les fenêtres toute la fortune des Hugo. Lui aussi, en 1869 et en 1870, il scandalise le commissaire Roch Henet lorsqu'il vient à Spa en compagnie d'une certaine Berthe Jory, une Française de 23 ans (il en a 40). Non seulement il vit maritalement avec elle mais, en plus de cela, il est encore en société avec Philippine Plateaux, une fille publique de Bruxelles. Des débauchés, les fils de Victor Hugo !

Bref, chaque membre de la famille Hugo, comme chacun des exilés que j'ai évoqués plus haut, avait des raisons de venir à Spa, de s'y sentir bien ou d'en être un peu écoeuré... Je crains que l'écoeurement de Victor Hugo ne se soit encore accru en 1871, lorsque le décès de Charles l'oblige à venir à Bruxelles pour régler la succession, c'est-à-dire essentiellement pour rembourser les énormes dettes de jeu spadoises. Heureusement, Victor Hugo ne l'a pas écrit.

Le souvenir de Victor Hugo n'a pas complètement quitté la mémoire spadoise.

En 1894, le peintre Antoine Fontaine achève le Livre d'Or de Spa, un tableau de 10 mètres sur 3,5 mètres; parmi les quatre-vingt-treize personnages représentés, il y a l'effigie de Victor Hugo.

En 1896, le nom du poète est gravé sur les tables de pierre de la Cascade monumentale.

Paul Dresse de Lébioles, en 1951, dans La Vie Wallonne, raconte brièvement les séjours de «Victor Hugo aux eaux wallonnes», c'est-à-dire à Chaudfontaine et à Spa. En 1973, j'esquisse moi-même, dans les colonnes de La Vie Spadoise une première version de Victor Hugo et Spa.

En 1981, dans le cadre du Festival du Théâtre National, Henri Guillemin consacre une conférence à Victor Hugo: «Victor Hugo revient».

Et puis enfin, aujourd'hui, un siècle après la mort du poète, en posant une plaque sur l'hôtel qu'il a habité, en applaudissant Les Misérables et en visitant l'exposition, les Spadois rendent encore hommage à Victor Hugo.

 

Dans les archives de la Télévision suisse romande,

Henri Guillemin parle de Victor Hugo

A voir et à écouter

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© G.P. 1985 Le texte ci-dessus a été publié pour servir de commentaire à l'exposition "Victor Hugo et Spa"

organisée au Casino de Spa du 9 au 25 août 1985 dans le cadre du Festival du Théâtre National.