Spa
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Jules Janin, "le prince des critiques"

 

Jules Janin, surnommé "Le Prince des Critiques", a collaboré pendant 40 années au Journal des Débats. De 1845 à 1860, il vint quasi chaque année à Spa où il logeait, avec son épouse, chez Edouard Davelouis, le gérant de la Redoute. Il fut élevé au titre de "Bourgeois de Spa" en 1853.

Dans la lettre suivante au Dr Prosper Ménière (1799-1862), médecin à l'Hôtel-Dieu de Paris, Janin évoque la vie à Spa et les travaux littéraires auxquels il s'adonne.

 

Spa, 30 juillet 1856

 

Mon cher ami,

 

Vous êtes toujours un brave homme avec qui les absents n’ont pas tort, et Dieu sait que votre bonne lettre a été la bienvenue. Il était temps que j’eusse enfin quelque repos, car je commençais à oublier même le petit nom que je porte, tant ma pauvre tête était fatiguée ! En trois jours de bon temps et de bon temps, j’ai fini par me retrouver moi-même; seulement, je suis pris d’une indicible paresse, et je ne me figure plus la forme d’un homme écrivant...

Ici l’on flâne... On se lève, on se promène; on dîne, on se promène; on dort, et même en dormant on se promène. Rien que l’action de respirer cet air facile à vivre et tout imprégné des douces vertus du soleil est une action clémente et charmante; on n’est plus une bête à style, on est un homme à larges poumons. Puis tout passe, tout va et vient autour de vous : l’Anglaise aux longs cheveux, l’Allemande aux yeux bleus, la Française en crinoline et le buste à laisser tout faire ! Il y a des musiques, des chansons, des dominos, des roulettes, des fantaisies, des amours, et de vieux journaux qui parlent librement de la liberté, de la constitution, de la nationalité : que vous dirai-je ? une grammaire de 1832, un dictionnaire de 1846 !

Il y a aussi des exilés, des hommes frappés, Edgar Quinet, par exemple, un des esprits les plus éloquents et les plus avancés qui se soient jamais rencontrés sur la pierre dure où Mélibée entraîne le reste de son troupeau : Ah ! silice in nuda... Si bien que la journée à peine commencée est achevée, et que le temps s’enfuit comme l’eau tombée d’un crible et dont on peut rien retenir.

Qui ne l’a éprouvée aurait peine à comprendre cette paresse et cette aimable langueur de l’esprit et du corps. J’ai pourtant lu, relu et corrigé trois fois mon deuxième article Victor Hugo; je l’ai envoyé à Paris, et je compte un peu, si je ne suis pas trop châtré... caudamque, disait Horace votre ami, que je ferai mon petit bruit avec ce chapitre assez écrit de la vie littéraire. Il est merveilleux, ce livre de Hugo [Les Contemplations]; je l’ai relu en relisant Horace, et les deux lyriques m’ont également enchanté : le premier, justement parce qu’il est nouveau; le second, justement parce qu’il est ancien.

Dans ce grand nombre de voyageurs de tous pays et de toutes conditions, nous avons cherché, mais en vain, M. Plumkett- Johnston. Pas de Plumkett-Johnston, mais trois Johnston non Plumkett : si bien que nous avons peur de faire une balourdise et que nous attendons le vrai Johnston, qui sera le bienvenu, grâce aux recommandations de notre ami Ménière, et pour faire honneur aux moindres désirs de notre ami Dubois. De Johnstons et de Schmidts le monde anglais est rempli, et c’est même une admirable plaisanterie anglaise : « Holà ! Schmidt ! ta maison brûle ! » Alors tous les Schmidts se lèvent et vous cèdent la place au spectacle, à la table d’hôte ou dans l’omnibus.

Ici, plus d’une fois, on a parlé de vous Ménière, avec de vifs regrets de ne pas vous voir, et on vous espérait un peu; mais le moyen de vous arracher à vos clients... postico falle clientem ! Faites donc entendre à des sourds que vous aussi vous avez besoin de repos !

Devinez de qui j’ai reçu une jolie et bonne petite lettre... Eh ! de votre garçon lui-même ! Il est charmant, ce pauvre enfant ! et comme il a bien compris que je l’aimais ! L’aimable naturel ! le gracieux esprit !

Allez, en passant par l’avenue de la femme du chef de l’Etat, visiter les maisons Seiler, et dites-moi-z-en votre opinion. On en parle ici beaucoup plus qu’en France, et vous ne sauriez croire les jolis chalets qui embellissent la ville de Spa !

Bonjour, mon cher ami. Cette lettre n’est pas facile à lire, mais soyez sûr qu’elle est écrite par un homme heureux, content, calme et reposé, qui se souvient à peine qu’il appartient au Journal des Débats, qu’il a trois volumes sous presse, et que dans quinze jours il sera pris à la gorge par les Petits Bonheurs.

Tout le monde ici se rappelle à votre bon souvenir, tout le monde vous voudrait voir, et moi je vous serre la main de tout mon coeur.

 

Jules Janin

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