La fin du IIe Reich à Spa

des versions contradictoires

© GP & Les Echos du 28 octobre1982

 

L’abdication de Guillaume II, qui marqua la fin de l’Empire allemand, le 9 novembre 1918, est un événement historique considérable. Il a eu, comme on le sait, la ville de Spa pour “théâtre”

Un détail m’étonne dans beaucoup de mentions qui en ont été faites : l’erreur des auteurs qui situent cette scène décisive à l’Hôtel Britannique (rue de la Sauvenière). Détail, dira-t-on. C’est vrai, mais révélateur d’une recherche très sommaire.

Charles d’Ydewalle, par exemple, dans son Guillaume II (1) donne cette information et la souligne même d’une parenthèse ironique : « Le 9 novembre seulement, à la suite d’une conversation dramatique qui s’était déroulée (paradoxe charmant) à l’Hôtel Britannique, le Maréchal von Hindenburg, l’amiral von Scheer et le Kronprinz emportèrent la décision impériale. » Aucune référence bibliographique ne nous indique la source de renseignement. Se serait-il basé sur la tradition orale, ou sur les indications fournies par les cartes postales illustrées des éditions Nels qui, dans les années 1920, montraient le “Grand Hôtel Britannique où le Kaiser a abdiqué” ? Restons sérieux, mais convenons tout de même qu’une référence permettrait ici à un lecteur un peu exigeant d’être rassuré.

Le problème qui se pose est un problème de critique historique élémentaire, ou d’investigation policière si l’on préfère. Pour situer un événement ou localiser la présence de quelqu’un, on recourt à des témoignages; si les témoignages obtenus sont contradictoires, on tente d’apprécier la “compétence” des témoins.

Quels ont été, en l’occurrence, les témoins de l’abdication de Guillaume II ? Au premier chef —c’est l’évidence—, les protagonistes allemands de la “conférence du 9 novembre”; en second lieu, mais de l’extérieur, les Spadois qui ont assisté aux allées et venues des dignitaires. Nous avons les “dépositions” des uns et des autres.

Le rapport du Secrétaire communal de Spa

Dans l’ordre chronologique, je relève en premier lieu le rapport du Secrétaire communal de Spa, Jacques Macquet —un document fort intéressant de 274 pages, intitulé Spa pendant la guerre de 1914-1918 (2). Ce “rapport sur l’administration et la situation des affaires de la ville pendant les années 1914 à fin 18” a été lu au Conseil communal réuni le 31 décembre 1918. Aux pages 178-179, quelques lignes évoquent les dernières minutes du règne du Kaiser : « Vers 4 1/2 heures de l’après-midi [...] l’auto [du Kronprinz] stoppe devant l’entrée du grand Hôtel Britannique, où se trouve déjà le Kaiser. L’entrevue ne dure pas longtemps. Trois-quarts d’heure plus tard, Guillaume II avait signé son abdication et son fils avait renoncé à la succession au trône impérial de l’Allemagne et au trône royal de Prusse. »

Valeur de ce témoignage ? La réponse se trouve dans l’ouvrage lui-même. A partir du 1er mars 1918, Spa abrite le Grand Quartier Général allemand, soit des centaines d’officiers et des milliers d’hommes qui s’installent dans des bâtiments publics et privés réquisitionnés. La ville est “fermée”; les habitants sont soumis à des interdictions de toute nature, à d’incessants contrôles et au couvre-feu. Les déplacements et les séjours des autorités allemandes ou étrangères sont entourés de mesures de sécurité particulières qui tiennent la population civile dans l’ignorance ou qui l’empêchent de savoir ce qui se passe exactement. Exemples. Le 14 août, quand l’Empereur d’Autriche-Hongrie rend visite à Guillaume II, la police secrète « a fait sortir pendant une heure de leurs maisons les habitants de la place de la Gare et elle a visité ces demeures de la cave au grenier. En outre, avenue du Marteau, place Royale, rue Royale et rue de la Sauvenière, toutes les fenêtres des habitations devaient être fermées. » (3) En tout temps, il est interdit de stationner rue de la Sauvenière, entre l’Hôtel Britannique (siège du G.Q.G.) et le début de la route du Tonnelet; et les habitants situés à gauche de cette rue ne peuvent recevoir de visiteurs. Les résidences de la famille impériale, “Le Neubois” et “La Fraineuse”, sont entourés d’une zone pratiquement interdite. Tout cela explique les incertitudes de Jacques Macquet : « On a prétendu, dit-il, que l’Impératrice d’Allemagne et sa fille étaient venues le 6 et le 7 mars, dans le plus strict incognito, pour se rendre compte de l’aménagement des appartements impériaux [à la Fraineuse]. » (4) « On prétend que le Kaiser a logé les jours précédents [début novembre] dans différents endroits et entre autres aux stations d’Ans et de Vielsalm dans son train, mais le fait n’est pas affirmé. » (5) Je pourrais multiplier les exemples, mais cela n’est pas mon propos.

Une conclusion provisoire s’impose : concernant les activités proprement allemandes, le dossier repose sur des rapports sujets à caution. A la date de sa première lecture —le 31 décembre 1918, moins de deux mois après l’Armistice—, le Secrétaire communal n’a pu se référer à aucun récit détaillé et autorisé de l’abdication. Et pour cause : il n’en existe pas encore.

Les témoignages allemands

Les principaux témoignages allemands vont apparaître de 1919 à 1927 sous forme de livres ou de simple “mémoire”. Trois livres : l’un du Kaiser (Ereignisse und Gestalten, Berlin 1922), l’autre du Kronprinz (Erinnerungen, Stuttgart 1922) et un troisième, le plus précis, du Commandant Alfred Niemann, délégué du G.Q.G. auprès du Kaiser (Wanderungen mit Kaiser Wilhem II, Leipzig 1924). Des “mémoires”, rédigés par l’Amiral Paul von Hintze, représentant des Affaires étrangères auprès du G.Q.G., par les généraux Plessen, aide de camp de Guillaume II, Friedrich von der Schulenburg, chef d’Etat-Major des armées du Kronprinz, von Marschall, chef du cabinet militaire du Kaiser, von Gontard, Maréchal de la Cour, et par le Commandant Hünicken.

En se basant sur ces documents, Maurice Baumont a publié, en 1930, un livre remarquable, L’Abdication de Guillaume II (Plon), où l’on peut suivre, heure par heure, la journée du 9 novembre 1918, tant à Berlin qu’à Spa. J’en ferai un rapide résumé.

On sait le contexte dramatique dans lequel s’insère cette journée. Le 7 novembre, les plénipotentiaires, chargés par Berlin de négocier un armistice, ont quitté le G.Q.G. de Spa en direction du front français. A la défaite militaire s’ajoute, en Allemagne même, une menace imminente de révolution politique et sociale : des ouvriers et des soldats de l’intérieur, rejoints bientôt par des permissionnaires du front, arborent le drapeau rouge et réclament la république. Ils occupent tous les ponts du Rhin, les centres de ravitaillement militaires, les télégraphes et les téléphones. Les foyers d’insurrection se multiplient chaque jour. Verviers même, à 18 kilomètres de Spa, serait sous leur contrôle. Le Chancelier du Reich, Max de Bade, est soumis aux pressions des sociaux-démocrates d’Ebert qui, dépassés par leur base, ont posé un ultimatum : ils ne répondront plus de rien si le Kaiser n’a pas abdiqué le 9 novembre au matin. D’autre part, le Président des Etats-Unis, Thomas Wilson, réclame également l’abdication de Guillaume II, incarnation du militarisme prussien, sans quoi il imposera une capitulation particulièrement sévère aux Allemands.

Les Conférences au G.Q.G. et à La Fraineuse

Informé par d’incessants télégrammes de Berlin, le Kaiser croit pourtant encore non seulement à la possibilité de se maintenir au pouvoir, mais aussi à celle de “reconquérir” l’Allemagne avec ses troupes fidèles. Le Feld-Maréchal Hindenburg, par contre, depuis le 8 novembre, n’y croit plus; aussi, il convoque deux réunions pour le lendemain matin.

La première se tient à l’Hôtel Britannique et rassemble une trentaine d’officiers venus du front : il s’agit d’apprendre par eux si les troupes restent fidèles. Hindenburg s’adresse à ces officiers entre 9 et 10 heures, puis il les laisse en compagnie de son plus proche collaborateur, le colonel Heye, chef du Bureau des Opérations. Ce dernier les interrogera un à un jusqu’à 12 h 30.

Lorsque Hindenburg quitte la rue de la Sauvenière, c’est pour se rendre à la seconde conférence, avec l’Empereur cette fois, au château de La Fraineuse. Le Feld-Maréchal va exposer la situation et conseiller l’abdication immédiate. Niemann, Plessen, Marschall, Schulenburg —que j’ai cités plus haut— sont présents; ainsi que le général Groener, envoyé du Chancelier, et le baron von Grünau, représentant du Ministère des Affaires étrangères auprès du Kaiser. Les discussions sont passionnées, et contradictoires quant à la décision à prendre. Vers 11 heures, le Kaiser prend le parti d’attendre les avis des officiers réunis à l’Hôtel Britannique. Il quitte le rez-de-chaussée du château et gagne le parc, suivi de tous les convives.

Les discussions s’y poursuivent, avec beaucoup d’animation. Aux environs de midi, le Kronprinz, venant de son Q.G. de Waulsort, arrive à La Fraineuse. Les télégrammes et les coups de téléphone de Berlin, de plus en plus pressants, se multiplient. Un peu avant 13 heures, le colonel Heye vient faire un compte rendu très négatif au Kaiser : d’après les officiers du front, on ne peut absolument pas compter sur les troupes pour des opérations militaires en Allemagne. A 13 h 15 (nous sommes toujours dans le parc de La Fraineuse), un télégramme alarmant de Max de Bade (« prière instante à Sa Majesté de sauver par l’abdication une situation désespérée ») achève de convaincre Guillaume II : il va abdiquer comme Empereur; il restera au milieu de ses troupes en qualité de roi de Prusse. Le texte qu’il dicte à ce moment va être mis au point par Hintze, Marschall, Grünau et Schulenburg. Vers 14 heures, la rédaction définitive du message d’abdication est signée par le Kaiser.

Tous les participants rentrent au château, et tandis que les généraux rédigent un acte d’abdication dans les formes, le Kaiser déjeune sommairement avec le Kronprinz et quelques familiers. Il est 14 h 15 lorsqu’on apprend une nouvelle stupéfiante : l’agence de presse Wolff a annoncé dès midi l’abdication de Guillaume comme empereur et comme roi de Prusse, et la renonciation au trône du Kronprinz. C’est la consternation. Ainsi, le Chancelier du Reich —car c’est lui le responsable du communiqué— n’a pas attendu la décision du Kaiser et s’est permis de décider du sort du roi de Prusse et du Kronprinz ! Mais que faire devant ce coup d’Etat ? La conférence de la Fraineuse se termine, entre 15 h et 15 h 30 sur cette question.

Les derniers conciliabules

Le Kronprinz prend congé de son père et gagne, sans avoir perdu tout espoir, son nouveau Q.G. de Vielsalm. Hindenburg, Hintze, Groener et Schulenburg se retirent également pour conférer entre eux, très probablement à l’Hôtel Britannique. L’entretien fait vite apparaître qu’aucune réaction n’est possible vis-à-vis de Max de Bade, et qu’il reste désormais à assurer la sécurité du souverain “déposé”; la Hollande est choisie comme terre d’asile; le départ devrait avoir lieu sans délai.

A 16 heures, Hindenburg, accompagné de ses généraux, retourne à La Fraineuse. Guillaume II semble se rendre aux mêmes évidences. Vers 17 heures, après avoir reçu encore l’amiral von Scheer (qui vient d’apprendre l’abdication) et après s’être entretenu avec ses aides de camp, l’Empereur se retire dans son cabinet de travail pour réfléchir...

Deux heures plus tard, Hintze qui est à l’Hôtel Britannique apprend que des Conseils de soldats se forment à Spa. Il se rend aussitôt à La Fraineuse pour en informer Guillaume II. A 19 h 30, l’aide de camp du Kaiser, le général Plessen, informe Hindenburg que l’Empereur a décidé de partir. Dix minutes après, la voiture de Guillaume II est devant la gare de Spa. Dans son train spécial, il dîne et converse longuement avec son chef de cabinet, von Marschall et avec Plessen. Hésiterait-il encore ? L’annonce de nouvelles mutineries met un terme à ses tergiversations.

Le train quitte la gare à 4 h 1/2 du matin, le 10 novembre. A La Reid, le Kaiser monte dans une automobile escortée de quatre autres véhicules et il gagne ainsi la frontière hollandaise.

Les textes officiels d’abdication du Kaiser et du Kronprinz, sanctionnant le communiqué de presse de Max de Bade, ne seront signés respectivement que le 28 novembre 1918 (à Amerongen) et le 1er décembre 1918 (à Wieringen) (6).

Histoire et bande dessinée

Face au récit précis de Maurice de Baumont qui se fonde sur des témoignages directs, nombreux et concordants, les quelques lignes du rapport communal ne font pas le poids; elles sont erronées.

Il est facile, à présent, de comprendre la méprise des Spadois. Les entrées et les sorties à l’Hôtel Britannique ont été incessantes pendant toute la matinée : des voitures ont amené, les uns après les autres, les trente-neuf officiers venus du front; Hindenburg, puis Heye, sont partis vers La Fraineuse. L’après-midi, entre 14 et 15 heures, les officiers ont quitté le G.Q.G. A ce moment, la nouvelle de l’abdication, diffusée par l’agence Wolff, circule sans doute déjà à Spa. Vers 16 heures, Hindenburg, Hintze, Groener et Schulenburg, qui se sont réunis pendant trois-quarts d’heure rue de la Sauvenière, regagnent La Fraineuse. C’est sans doute ce conciliabule qui est décrit par Jacques Macquet. Les va-et-vient se poursuivent encore dans la soirée.

Comme je le disais en commençant, la localisation erronée de l’événement n’est pas un détail futile : cet à-peu-près historique est révélateur de la démarche d’un auteur. Je le répète, Jacques Macquet n’est pas en faute, mais Charles d’Ydewalle n’a pas d’excuse. S’il avait pris la peine de consulter des documents sûrs, ou le livre de Baumont (1930) ou même le Guillaume II de Maurice Muret (Fayard, 1940), il n’aurait pas donné dans la “bande dessinée” en 1972. Sévérité excessive ? On en jugera en prenant connaissance, pour finir, des lignes qui suivaient le passage déjà cité. Le pittoresque est toujours présent, pas le souci de la critique historique" ni de la précision géographique. « Le train stoppa à la petite gare de La Reid. Guillaume II descendit de son fameux wagon, célèbre par sa baignoire de cuivre au temps où tous les cuivres d’Allemagne et des pays occupés étaient réquisitionnés, et se heurta au poste frontière hollandais d’Eysden. L’officier de garde hollandais, etc. » Il manquait à “l’historien” une carte de Belgique et une latte : à vol d’oiseau, 30 kilomètres séparent La Reid de ce point-frontière...

Cela me fait penser à certains guides de musée qui soutiennent n’importe quoi, sûrs qu’ils sont d’avoir en face d’eux des gens crédules. L’un de ceux-ci, au château de Rixensart, s’arrête plusieurs fois par jour devant un tableau du XVIe siècle et, montrant un personnage dont le cou est entouré d’une «fraise», déclare : « Voici Charles de Montalembert, 1810-1870, qui résida dans ce château brabançon. »

Guy Peeters

1 Charles d’Ydewalle, Guillaume II, ed. Pierre de Meyere, Paris-Bruxelles, 1972 — p. 229.

2 Spa pendant la guerre de 1914-1918, Bruxelles, Impr. Van Buggenhoudt, 1919.

3 Op. cit., p. 170.

4 Op. cit., p. 158.

5 Op. cit., p. 178.

6 Le 27 juillet 1983, l'archiviste des Geheimes Staatarchiv Preussischer Kulturbezitz de Berlin que j'avais interrogé me faisait la réponse suivante :

« Eine Abdankungserklärung von Kaiser Wilhelm II., die er am 9. November 1918 in Spa gegen 14 Uhr oder am späten Nachmittag desselben Tages unterschrieben hat, konnte ich Ihnen un unserem Hause leider nicht nachweisen; der Texte von 28. Novembre 1918 ist Ihnen ja bekannt.

Berichte, Erinnerungen von Zeugen, über die Ereignisse damals bei der Abdankung und dem Grenzeübergang des Kaizers sind in den Nrn. 1 und 238 des Bestandes Wilhelm II. und Familie des Hausarchivs vorhanden: Geheimes Staatarchiv vorhanden :Geheimes Staatsarchiv Preussischer Kulturbesitz, BPH Rep. 53.

An Biographien benenne ich Ihnen Hans Helfritz: Wilhelm II. als Kaizer und König, Zürich 1954 und Fritz Hartung: Das persönliche Regiment Wilhelms II, Berlin 1952.

 

© GP & Les Echos du 28 octobre1982.

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Spa 1918
Spa en toutes lettres ©
Les Britanniques entrent à Spa
Spa 1918 sauvenière
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L'exposition 14-18

Ci-contre, le téléphone et le lit de Guillaume II utilisés à la villa du Neubois à Spa en 1918.

Kaizer Neubois

Réception au Neubois à Spa