Spa

Spa vu par Camille Lemonnier

Extrait de Le Tour du Monde, nouveau journal des voyages, publié sous la direction de M. Edouard Charton et illustré par nos plus célèbres artistes, deuxième semestre 1885, Hachette, 1885 — p. 254-256

 

 

Les marcheurs se font descendre à Pepinster, pour de là pousser jusqu’à Spa, par Juslenville, proche de Sohan où Las Cases écrivit le Mémorial de Sainte-Hélène ; Theux, une ville du quinzième siècle qui n’est plus qu’un grand village, avec une vieille église à tour trapue, curieuse à visiter pour sa voûte plane, divisée en compartiments peints, ses bénitiers, ses fonts baptismaux et ses dalles funéraires ; enfin la Reid, une sauvagerie dans un désert, cinquante à soixante huttes mal hourdées autour d’une chapelle en torchis, recouverte de gui. En chemin, on fait un crochet vers Franchimont, une ruine énorme mangée par les lierres, toute une histoire sombrée là dans les ronces et les orties avec des sièges, des massacres, des incendies, des parades royales, depuis Réginard, le premier marquis, jusqu’à l’évêque Louis de Berg, son dernier hôte, presque huit siècles de deuils et de gloires. Les princes, les ambassadeurs, les gens de cour qui allaient prendre les eaux de Spa y faisaient étape, au temps d’Ernest de Bavière ; et les cuisines flamboyaient, des tables fastueuses étaient dressées, les musiques rendaient les vins plus doux.

Passé La Reid, on est presque à destination. Bientôt une allée de grands arbres, une nef gothique bâtie avec des feuillages entrelace ses arceaux, frangée par les écumes d’un ruisseau encombré d’éboulements ; c’est le vestibule d’entrée au bout duquel tout à coup la ville apparaît, fraîche, lustrée, passée au vernis qui allume et fait reluire sa trop vantée tabletterie. A chaque ouverture de saison, Spa a l’air de sortir d’une de ces petites boîtes que le commerce a répandues partout, claires comme des miroirs où se refléterait une nature pompadourée et qui lui ont fait un renom d’art à travers toute l’Europe. Les maisons, peintes à neuf, derrière leurs rideaux blancs, semblent cligner de l’oeil au passant ; il y a une invitation dans les seuils entrebaîllés des chambres ; et sur le pas des portes, les habitants eux-mêmes, rhabillés de frais après le grand somme de l’hiver, ont l’air de dégeler au soleil de petits sourires automatiques.

Spa, l’été, devient une grande auberge ; tout y est à louer, jusqu’aux moindres recoins ; le tablier du garçon servant ondule à travers les horizons comme une oriflamme. Mais on n’a pas encore taxé l’air, le ravin, la montagne ; la promenade Meyerbeer, la promenade des Anglais, celle des Artistes appartiennent toujours au premier rêveur venu ; à travers l’affairement du grand caravansérail, des coins d’ombre et de solitude ont la douceur des bonheurs volés. La foule et la mode, elles, vont au classique tour des fontaines : Barisart, le Tonnelet, la Sauvenière et la Géronstère, flirtent et coquettent dans les salons du Casino, une enfilade de grandes pièces superbes, salles de bal ; de concert, de lecture et de spectacle, flânent aux concerts du Parc de sept heures, sous les survivants des grands ormes plantés il y a près d’un siècle et demi par l’archevêque d’Augsbourg, et régulièrement, une fois par jour, font leur dévotion au trinkhall du Pouhon.

Cependant , depuis l’abolition des jeux, la haute vie mondaine, éternel regret du Spadois qui ne sait pas oublier les folies des grands seigneurs du bon temps, a fait place à un train mesuré, tranquille, un peu monotone. Les belles pécheresses qui à pleines mains gaspillaient les billets de mille envolés de la roulette, n’emplissent plus les rues du tapage de leurs toilettes et de leurs caprices. On ne voit plus passer, dans un tourbillon de crinières, les fringants équipages à la Daumont et les caracolants four-in-hand des rois du turf et de la gentry. Le Pactole, alimenté aux urnes mystérieuses de la chance, a cessé d’épandre par les boutiques et les magasins ses flots d’or jaune, de blanc métal et de bank-notes. Ainsi se lamente le choeur des insatiables citadins en tâtant leurs escarcelles. Et cependant Spa est toujours la grande volière ouverte à tous les vents ; par milliers ses tabatières, ses étuis, ses boîtes à ouvrer, industrie d’innombrables artistes, propagent au loin le charme riant de ses paysages ; et ses eaux thermales ont gardé les vertus qu’elles avaient déjà au quatorzième siècle. En ce temps-là le bourg n’était encore qu’une agglomération toute primitive, perdue dans le giron des bois ; mais déjà les habitants des pays voisins y venaient prendre les eaux. Un industriel de Bréda, un Collin Wolff ayant obtenu d’Adolphe de la Marck, prince-évêque de Liège, la concession de douze bonniers, y avait bâti une maison, proche la fontaine du Pouhon ; son exemple fut imité ; bientôt d’autres maisons s’élevèrent près de la sienne, et toutes ensemble formèrent la place du Marché actuelle. Il ne paraît pas, du reste, que le séjour fût bien commode pour l’étranger ; on était obligé d’apporter avec soi la tente sous laquelle on campait dans les prairies avoisinantes. Et deux siècles plus tard les conditions de la vie y réalisaient si mesquinement l’idée d’une villégiature confortable, que Marguerite de Valois, reine de France et de Navarre, venue là sous prétexte d’une cure, aima mieux se cantonner dans Liège. « Les eaux de Spa n’estant qu’à trois lieues de là, et n’y ayant qu’auprès un petit village de trois ou quatre méchantes petites maisons, Madame la princesse de la Roche-sur-Yon fut conseillée par les médecins de demeurer à Liège et d’y faire apporter son eau... De quoy je fus fort aise, pour faire nostre séjour en lieu plus commode et si bonne compagnie. »

Cette peinture dans la manière noire aurait besoin de quelques retouches aujourd’hui, si le royal écrivain pouvait amender la pitoyable réalité d’alors par la pittoresque et fourmillante réalité actuelle. Une longue tradition de prospérité, basée sur les agréments de l’existence et les miraculeuses propriétés de ses fontaines, a fait du petit « village », où Mme de la Roche-sur-Yon ne trouvait pas à loger, une avenante cité par laquelle plus d’une autre reine depuis a passé et qui, tous les ans, voit se mêler au pâle cortège des valétudinaires la troupe volante des belles filles d’Eve pour qui les eaux bénignes de la Sauvenière et de la Géronstère ne sont que des dérivatifs du fleuve du Tendre. Et cette immuable vogue s’explique encore par le privilège d’une nature exceptionnelle. Dans son entonnoir de montagnes qui la préservent des vents du nord, Spa garde, parmi la désolation des Fagnes voisines, la fraîcheur et la grâce d’un petit paradis d’été, alternant les rumeurs de la ville avec les silences de la nature.

 

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