Spa
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Léon Daudet

 

Une conférence de Léon Daudet à l'Apollo de Spa le 20 août 1927 :

"les Salons littéraires de la IIIe République"

 

Léon Daudet, le fils de l'écrivain Alphonse Daudet, est né à Paris en 1867. Il épouse, en février 1891, la petite-fille de Victor Hugo, Jeanne, dont il divorce quatre ans plus tard.

En 1908, il fonde, avec Charles Maurras, le quotidien L'Action Française. Il est député à partir de 1919.

En 1923, Philippe (14 ans 1/2), le fils de Léon Daudet est trouvé sans vie « dans un mauvais lieu ». Un suicide, dit la police; un assassinat politique camouflé en suicide, réplique le père. Il est vrai que l'Action Française et ses dirigeants s'étaient fait de nombreux ennemis. Pour faire prévaloir sa thèse de l'assassinat, Léon Daudet publie des articles de presse d'une rare violence contre la police et ses responsables et lance des accusations de faux témoignages. Si bien qu'il est traduit devant la Cour d'Assises de la Seine et condamné à une lourde peine de prison.

Après sa condamnation, Léon Daudet refuse de se livrer à la Justice. Il se réfugie dans les locaux de l'Action Française, Cour de Rome, en face de la Gare Saint-Lazare à Paris, sous la protection des Camelots du Roi et de membres des Ligues. Après trois jours de siège de l'immeuble, au moment où la police, aidée des pompiers et de moyens considérables, s'apprête à lancer l'assaut, Léon Daudet se rend au cri de « Vive la France! »

Incarcéré pendant treize jours à la Santé, il s'en évade avec Joseph Delest, le gérant de l'Action Française. (De faux coups de téléphone, émanant des Ministères de la Justice et de l'Intérieur, avaient ordonné au directeur de la prison de les libérer... Un taxi attendait devant la prison.) Muni d'une fausse barbe, Léon Daudet passe la frontière le 31 juillet 1927 et se réfugie à Bruxelles pendant deux ans et demi. Il sera autorisé à rentrer en France en janvier 1930.

C'est au début de cet exil qu'il est invité à faire une conférence à Spa, au cinéma Apollo, le samedi 20 août à 17 heures. Thème de l'exposé : « Les salons littéraires de la IIIe République ». Léon Daudet a rendu compte des circonstances de son séjour spadois dans Vingt-neuf mois d'exil. Voici un extrait significatif.

Après la conférence à l'Apollo et un détour par le Neubois où il pensait pouvoir visiter l'abri du Kaiser, Léon Daudet fut invité à dîner chez le baron de Crawhez, route de la Sauvenière.

« Tout de suite, les Cahiers mosans, dont s'occupent, avec talent et persévérance, Paul Dresse et Raymond Janne, m'avaient demandé de faire une conférence à Spa. Conférence littéraire, bien entendu. Car très résolu à continuer mes campagnes quotidiennes dans l'Action Française avec la même virulence que lorsque j'étais dans mon bureau de la rue de Rome, je n'étais pas moins décidé à ne manifester aucune activité politique en Belgique même et, bien entendu, à ne créer aucune difficulté, d'aucun ordre, au noble pays dont j'étais l'hôte. Il y a, à Bruxelles, un groupement important d'Action française, je veux dire de Français et de Belges, qui suivent les doctrines de Maurras et commentent le journal. Je n'y ai jamais mis les pieds, m'excusant auprès de nos amis et leur exposant de vive voix ce que je viens de dire. J'étais d'ailleurs averti que l'ambassadeur de France Herbette, le pauvre diable qui a eu récemment à Paris, pendant un séjour, la fin lamentable que l'on sait, était prêt à me chercher des poux et à tracasser le gouvernement belge à mon sujet. Mais il n'en eut pas le prétexte.

Je n'avais jamais encore eu l'occasion de visiter Spa, où séjourna Guillaume II pendant la guerre européenne. C'est une ville d'eaux ravissante et luxueuse, située à l'entrée des Ardennes, entourée de vallonnements sauvages et nuancés, aux courbes harmonieuses. Il y a là des domaines et des villas de toute beauté, dominant des forêts à la Shakespeare et que l'on sent prêtes à se mettre en marche, comme dans Macbeth. Ces installations princières et d'un goût sobre, sans nulle flamboyance, rappelant les demeures écossaises, semblent propices à la poésie et au rêve. Parmi elles, celle des parents de Paul Dresse (son père fut jeté en prison pendant l'occupation) et de l'aimable bourgmestre, le baron Crawhez, me remplirent d'admiration. Nous déjeunâmes dans la première avant la conférence et nous dînâmes dans la seconde. Bien qu'on fût au mois d'août, il y avait un joli feu de bois dans les vastes cheminées.

Tout se passa le mieux du monde. Des Camelots du roi étaient arrivés de Paris pour faire discrètement la police de la salle, certains bruits bizarres étant parvenus à nos services de renseignements. Je sus plus tard, de très bonne source, que ces bruits étaient fondés. Voici ce qu'on me raconta; des inspecteurs de la Sûreté générale avaient l'intention de passer la frontière, avec une forte automobile, de soulever un incident violent pendant que je parlerais et, à la faveur du brouhaha, de m'enlever de vive force! Le duc d'Enghien, au petit pied, quoi ? Mais le baron Crawhez, ayant eu vent de ce complot, vint à la conférence avec son écharpe; sa présence et celle, vite éventée, des Camelots, firent réfléchir « ces messieurs », qui demeurèrent cois et inodores. Le public me manifesta chaleureusement sa sympathie.

La Sûreté française ne prévoyait pas les conséquences d'une telle violation de territoire qui, aux yeux du peuple indépendant qu'est le peuple belge, fût apparue comme une intolérable injure. Il est heureux, pour les argousins, que le beau projet ait fusé ».

Léon Daudet, Souvenirs littéraires, Livre de Poche, p. 452-454

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L'Action française, 22 août 1927