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Annette et Lubin, les deux vieux amoureux de Cormeilles-en-Parisis dessinés d'après nature par Debucourt (1789)

Sur la colline de Spa,

Annette et Lubin font leurs valises

© G.P. & "Histoire et Archéologie spadoises 2009

 

Ce n’est pas parce qu’il y a une rue Général de Gaulle à Nessonvaux qu’un historien de l’avenir prétendra jamais que Charles de Gaulle y est né et y a résidé pendant une grande partie de sa vie. À Spa, pourtant, depuis des générations, on soutient mordicus que la colline d’Annette et Lubin porte ce nom parce qu’elle fut, à la fin du XVIIIe siècle, le lieu où vécurent deux Spadois immortalisés, sous ces prénoms d’emprunt, par le conte de Marmontel.

Or, Annette et Lubin ne sont pas nés à Spa, ils n’y ont pas vécu leur jeunesse, ils ne s’y sont pas mariés, et Marmontel ne s’est absolument pas inspiré de leur histoire. Affirmations iconoclastes, j’en conviens, puisque l’historien Albin Body, a soutenu exactement le contraire en 1872 dans son ouvrage qui fait toujours autorité, Annette et Lubin, la légende et l’histoire. Mais, l’histoire, comme les instructions judiciaires, s’établit sur des preuves, et non sur des on-dit, des convictions personnelles ou des pétitions de principe. Et, ici, comme en ce qui concerne Montaigne, qu’il rangeait à tort parmi les grands visiteurs de Spa, Albin Body s’est trompé.

Il s’est doublement trompé, d’une part en tentant de reconstituer la biographie des deux Spadois surnommés Annette et Lubin, et d’autre part en voulant prouver à toute force que Jean-François Marmontel avait trouvé sa source d’inspiration dans l’anecdote spadoise dont ils étaient les “héros”.

Rappelons d’abord en deux mots ce qu’est le conte et ce que l’auteur a dit de sa genèse.

En 1761, Jean-François Marmontel publie les Contes moraux, et parmi ceux-ci, le conte Annette et Lubin —sous-titré “histoire véritable”— qui connaît d’emblée un immense succès. En 1762 déjà, il est l’objet de deux adaptations théâtrales. Et il y en aura bien d’autres qui se succéderont, avec des variantes et des suites. Très vite aussi, les dessinateurs, les peintres et les sculpteurs donneront un visage aux deux bergers amoureux.

L’intrigue du conte est toute simple : une fille et un garçon, orphelins dès l’âge de huit ans, et cousins germains, grandissent ensemble dans une cabane, au sein de la nature, “ sur les bords riants de la Seine”. Pour vivre, ils élèvent des moutons, vendent du lait —parfois des fraises— dans la ville voisine. Ils sont tout l’un pour l’autre, quoiqu’ils ignorent ce que c’est que l’amour, et ils sont parfaitement heureux. Un jour, le bailli constate qu’Annette est enceinte des œuvres de son cousin germain. Il fulmine : c’est un crime aux yeux de la Loi ! Annette et Lubin doivent se séparer; leur enfant les maudira. Annette ne comprend rien à ce langage, elle est désespérée; Lubin ne l’est pas moins, mais il ne se résigne pas. Il s’adresse au curé qui, plus sévère encore, parle d’offense au Ciel, mais qui ajoute que, s’ils étaient riches, il n’y aurait que demi-mal, car, avec beaucoup d’argent, les cousins se tirent de peine... Reste un dernier recours : le seigneur du village qui est un homme bon. Et, en effet, il ne résiste pas à la détresse et aux larmes des jeunes amants. “Si vous étiez riches, dit-il, vous obtiendriez la permission de vous aimer et d’être unis : il n’est pas juste que l’infortune vous tienne lieu de crime.” Aussitôt, il écrit au pape Benoît XIV qui consent avec joie à ce que ces amants soient époux.

Marmontel a indiqué dans ses Mémoires l’origine de l’anecdote : c’est une de ses relations, le comte de Saint-Florentin, ministre de Louis XV, qui la lui a racontée un soir, à Bezons, dans sa maison de campagne. M. de Saint-Florentin lui a précisé qu’il s’agissait d’une histoire bien réelle, qu’il en connaissait bien les “héros”, qu’il pourrait les lui présenter, et que, d’ailleurs, c’est lui-même qui était intervenu auprès du pape. Séduit par le récit, Marmontel, a aussitôt rédigé le conte dans la nuit et, le lendemain, il l’a lue à son hôte.

Voilà pour le conte et son origine —tout à fait exacte, comme nous le montrerons

Allons maintenant à Spa, quelques années plus tard. Dans les années 1770, à Spaloumont, sur la colline qui domine la ville d’Eaux, deux jeunes gens tiennent une petite laiterie qui attire beaucoup de monde. On les surnomme Annette et Lubin, et ils utilisent ces surnoms pastoraux dans leur « publicité ». Sur l’enseigne de leur maisonnette, on peut lire  : « À la Providence. Chez Annette et Lubin se donnent des déjeuners et des goûters. Les seigneurs et dames qui en souhaitent sont priés de les commander un jour auparavant. Il (sic) vend aussi toutes sortes de rafraîchissements à la glace, thé, café et chocolat. » Les témoignages sur cet établissement sont nombreux. En 1782, Madame de Genlis, entre autres célébrités, qui avait fait un premier séjour à Spa en juin et juillet 1775, écrit dans son roman épistolaire Adèle et Théodore : « Nous allons nous promener sur la montagne d’Annette et Lubin ; nous nous affligeons un peu qu’Annette soit si laide, et que Lubin vende de la bière, ce qui nuit fort aux idées pastorales et champêtres. » Remarquons deux choses dans cette allusion, qui explique les certitudes d’Albin Body : Madame de Genlis identifie les tenanciers du café avec les personnages du conte, preuve que la « légende » est déjà accréditée en 1775 ; elle parle aussi de « la colline d’Annette et Lubin », ce qui montre que Spaloumont est déjà débaptisé à ce moment. En 1787, la duchesse d’Orléans, juchée sur un chameau qu’elle a fait amener de Paris, gravit elle aussi plus d’une fois la colline pour se rendre à la laiterie d’Annette et Lubin. L’établissement disparaîtra en 1789 ; il sera rasé en 1792 par les troupes républicaines qui établissent là-haut un poste d’observation.

Il était légitime de chercher à identifier les Annette et Lubin de Spa et de s’interroger sur le rapport qui les unissait au conte de Marmontel. C’est ce que fait donc Albin Body en 1872, après le Docteur Bovy qui n’y avait consacré que deux pages hasardées en 1839, et après A. Dinaux, qu’Albin Body évoque à peine, alors que, en 1855, cet auteur développait une thèse et citait la plupart des sources que l’historien spadois allait reprendre.

D’emblée, en commençant son enquête, Albin Body s’étonne du peu de témoignages qu’il découvre sur la jeunesse de ses « héros », trois-quarts de siècle seulement après leur disparition. Qu’à cela ne tienne, il dispose de deux documents inédits —les Mémoires manuscrits de Barthélémy Longrée et ceux de Deleau-Seraing (1812)—, de plusieurs autres pièces, et il s’appuie sur quelques souvenirs de son père

Les deux « cousins », nous dit-il, s'appellent Gilles Léopold Dewalt et Jeanne Marie Anne Schmitz. Body fait l’hypothèse que les jeunes gens seraient nés à Nivezé, mais, hélas, ajoute-t-il, les registres de Sart-lez-Spa, d’où dépendait ce hameau, ont brûlé dans un incendie. Impossible donc de déterminer leurs dates de naissance. Ils ont vécu leur enfance et leur adolescence dans une cabane près de la source du Tonnelet, et non dans une grotte près du pavillon de Hesse-Rhinfels, comme l’affirme Deleau. D’après le Docteur Bovy, qu’Albin Body suit sans marquer de réticence, Annette et Lubin ont obtenu, grâce à l’intervention d’un seigneur anglais qui séjournait à Spa, la dispense qui leur permit de se marier. Impossible de le prouver, mais l’historien spadois a tellement envie que sa conviction et le conte se superposent, qu’il multiplie les pétitions de principe (« Il est certain que… », « Ce qui n’est pas douteux », « Il est de toute évidence pour nous »). Si bien qu’il finit par y croire

Or, voilà, les « témoignages » sur lesquels se base Albin Body sont totalement erronés. Il cherchait des documents à Sart-lez-Spa, parce que de Villenfagne et J.-B. Leclerc auraient vu les ruines d’une cabane où auraient vécu Annette et Lubin, près du Tonnelet ; les documents étaient à Spa. Tout récemment, Georges Heuse, en examinant les registres spadois, a mis la main sur cinq actes officiels qui ruinent toute cette partie de la thèse d’Albin Body : Gilles Dewalt (ou Dewalque) et Marie Schmitz (ou Smits) ne se sont pas mariés à Spa, mais à Ivoz-Ramet, à 3 kilomètres de Val-Saint-Lambert, sur la Meuse, où la sœur de Lubin, Marie Dewalque s’est également mariée. La famille Dewalque semble donc bien originaire de cette localité, et non de Nivezé ou de Spa. Dès lors, comment croire encore que les deux adolescents, Gilles et Marie, aient gardé des moutons près du Tonnelet avant leur mariage ? Comment accréditer l’intervention d’un seigneur anglais qui aurait rendu possible le mariage du couple ? Étaient-ils d’ailleurs cousins germains ? Autre question nouvelle qui se pose : quand Gilles et Marie se sont-ils fixés dans la ville d’Eaux ? Georges Heuse nous apprend, documents à l’appui, que le couple a déclaré à Spa la naissance de trois enfants, une fille et deux garçons : Marie Barbe, née le 31 mai 1772, Pierre Joseph Guillaume, né le 9 décembre 1773 et Pierre Nicolas, né le 5 décembre 1776. En conséquence, il me paraît vraisemblable que Gilles et Marie ne se sont fixés à Spa que vers 1770.

Et, à partir de ce moment-là seulement, nous pouvons suivre Albin Body, à quelques rectifications près, parce qu’il se base cette fois sur des sources plus fiables ; notamment sur deux documents d’archives datés de 1772.

Le premier document est un « certificat » de bonne vie et mœurs signé à Spa, le 21 juillet, par le chevalier de La Ferrière, par le Prince de Saxe-Cobourg Gotha, par un ministre anglais et par l’Intendant de Lorraine. « Nous soussignés certifions connaître depuis longtemps Gilles Léopold Dewalt, avoir pris sur son compte les informations les plus scrupuleuses et attestons qu’il est de bonne vie et de mœurs irréprochables ainsi que Jeanne Marie Anne Schmitz et qu’ils méritent l’un et l’autre par leur conduite et leur assiduité au travail l’estime et la protection des honnêtes gens. ». Et les « honnêtes gens » vont agir en leur faveur

Deux mois plus tard, le 25 septembre, l’un des signataires du certificat, le chevalier de La Ferrière, et sa sœur, la Baronne de Vaux, « touchés par l’extrême pauvreté où le nommé Lubin et Annette étaient réduits dans une masure sur la montagne de Spa » certifient avoir sollicité en leur faveur les Seigneurs et Dames qui étaient à Spa pendant la Saison. La collecte a rapporté 3510 escalins qui ont permis de rembourser les dettes d’Annette et Lubin, de leur acheter une vache, « pour les aider à se nourrir pendant l’hiver suivant », et des vêtements chauds. De plus, sur sa cassette personnelle, le chevalier de La Ferrière a donné à Lubin de quoi construire une étable, acheter du foin pour la vache et construire une salle couverte de chaume

De ces deux documents, Albin Body ne me semble pas avoir tiré toutes les informations. Que peut-on y découvrir ? Qu’en 1772, Gilles et Marie vivent depuis quelques années sur la colline de Spa dans une masure —il n’est pas question d’une ferme ou d’un café— ; qu’ils sont criblés de dettes et mal vêtus. Dans le certificat de bonne vie et mœurs, ils sont nommés par leurs véritables patronymes ; dans le document concernant la collecte, ils sont devenus, définitivement, Annette et Lubin

La générosité des Étrangers va changer, pour quelques années, le quotidien de Gilles et de Marie. Madame de Genlis, dans sa pièce de théâtre L’Aveugle de Spa, publiée en 1779, raconte d’ailleurs une aventure assez semblable en somme. La Spadoise Marie-Élisabeth Hanse, aveugle de naissance, avait été complètement prise en charge par la famille, fort démunie pourtant, du cordonnier Aglabert. Touchée par la détresse de la malheureuse et par celle des Aglabert, la duchesse de Devonshire ouvrira généreusement sa bourse. Marie-Élisabeth Hanse fera même un séjour en Angleterre auprès de sa bienfaitrice. Revenue à Spa, elle se retrouve seule et retombe dans l’indigence au point de devoir mendier. Seulement, comme Annette et Lubin, elle se sert de sa « notoriété » littéraire. Le 8 octobre 1815, elle se présente au poète anglais Robert Southey à l’hôtel d’Orange : « Une femme aveugle vint dans notre chambre en mendiant et nous dit qu’elle était le personnage de l’histoire de Madame de Genlis que nous étions censés connaître. » Passer pour les « héros » de Marmontel va faciliter aussi la vie de Gilles Dewalt et de Marie Schmitz

N’est-ce pas en cette année 1772 que tout commence pour eux ? En tout cas, Lubin rénove et agrandit la petite maison qui deviendra la ferme-café à la mode que nous avons évoquée plus haut ? Pouvait-on d’ailleurs parler de « ferme » auparavant, alors que « la masure » ne comportait pas même une étable 

On cite souvent le témoignage d’Etienne de Jouy, L'Hermite de la Chaussée d'Antin, qui se serait rendu à la ferme d’Annette et Lubin en 1772, accompagné d'une de ses amies. « La soirée était superbe, écrit-il, la lune brillait de tout son éclat; on a proposé une promenade dans les montagnes; j'ai indiqué la cabane d'Annette et Lubin pour but de notre course; je donnais le bras à Sophie; nous sommes arrivés longtemps avant les autres; quelqu'un nous avait précédés dans ce lieu, où nous avons trouvé un bout de bougie qui brûlait encore; j'avais par hasard sur moi le second volume de La Nouvelle Héloïse; Sophie m'a proposé d'en lire quelques lettres; j'ai bien choisi… Cette journée est marquée en rouge : ce signe ne s'y trouve employé que treize fois dans un espace de quarante ans. » Ce témoignage est tout à fait impossible : Etienne de Jouy, né en 1764, avait 8 ans en 1772.

Lubin, poursuit Albin Body, ajoute à la chaumière une longue salle en charpente, capable d’accueillir une trentaine de personnes. Il plante une charmille, crée des cabinets de verdure autour d'un boulingrin. Non loin de la ferme, il creuse également une glacière et un puits, et il remplace la prairie par un potager et par un verger

Dès les Saisons suivantes, les Étrangers, qui aiment se promener sur la colline, prennent l’habitude de s’arrêter « chez Annette et Lubin ». En 1777, la Liste des Seigneurs et Dames publie une nouvelle annonce qui dit assez l’extension qu’a prise l’établissement. « Annette et Lubin, sur la montagne, ont l’honneur d’avertir les Seigneurs et Dames que l’on trouvera tous les jours chez eux des déjeuners prêts et des goûters ; on y servira des pièces froides de toute qualité. Les Seigneurs et Dames qui souhaiteront y donner de grands dîners et soupers sont priés d’en avertir deux ou trois jours d’avance ; on y trouvera des vins de toutes espèces, desserts, plateaux et fromages à la glace, et si l’on souhaite en avoir dans ses maisons, on peut l’ordonner à toute heure. Ils viennent d’ouvrir une table d’hôte, et continueront pendant toute la saison. » Mais le succès est de courte durée. Au cours de cette même année 1777, Lubin retombe dans les dettes, et ses fournisseurs l’assignent en justice. En 1779, une première saisie a lieu. Dans la Liste du 11 août 1783, changement de ton : Lubin annonce qu'il met son habitation et son commerce en vente. « Lubin, sur la montagne, près de Spa, avertit qu’il est dans l ‘intention de vendre ses bâtiments, salles, jardin, etc. » Comme il ne parvient pas à réaliser, deux nouvelles saisies judiciaires ont lieu en 1784 et en 1785. Le commerce périclite et la désolation s’installe sur la colline, comme le signale Le Perroquet de Spa 

Si l’on pleure, messieurs, ce n’est pas sans raison.

Des Suppôts de justice ont vuidé la maison :

Sans égard pour Lubin, sans respect pour Annette,

Très inhumainement ils ont fait maison nette.

Peut-être, avance Albin Body, ont-ils été à Paris en 1787 où l’auteur dramatique Favart, avait monté à la Comédie Italienne une représentation à leur bénéfice. Marmontel le raconte dans ses Mémoires : « Lorsqu’on fit un opéra-comique de ce conte, le Lubin et l’Annette de Bezons furent invités à venir se voir sur la scène. Ils assistèrent à ce spectacle dans une loge qu’on leur donna et ils furent fort applaudis. » Mais, comme il n’y a aucune trace à Spa d’un tel voyage, Body imagine que ce sont des usurpateurs qui se montrèrent au théâtre. Quoi qu’il en soit, ajoute-t-il, l’argent qu’ils auraient récolté dans la capitale française n’a pas suffi à les tirer d’affaire : deux ans plus tard, en 1789, un décret d'expulsion, non suivi d’exécution, frappe Gilles Dewalt et Marie Schmitz. Albin est aux abois : un jour, il va mettre le feu à sa maison pour attirer la commisération. Manqué ! la maison brûle bel et bien, mais tout le monde l’accuse d’être l’incendiaire. En 1792 —nous l’avons dit—, la ferme est rasée

Après cette date, l’histoire d’Annette et Lubin devient très « fuyante ». Lubin, laissant à Annette le travail domestique, devient chasseur de trésors abandonnés dans les anciens châteaux. Des comptes de décembre 1794 mentionnent le travail de Gilles-Léopold Dewalt et de son fils Jean au Waux-Hall, alors hôpital militaire. « C’est peut-être l’unique document où il soit parlé d’un descendant des deux époux, la seule trace qu’il soit restée de son existence. » (Albin Body se trompe encore ; les documents révélés par Georges Heuse ne parlent pas d’un Jean Dewalt.

Quelques années plus tard encore, Lubin vit seul dans une hutte de bruyères et de genêts près de l'hippodrome de Sart. Il passe pour une sorte de sorcier, assez redouté, qui retrouve les objets perdus et prédit l'avenir. Il serait mort en 1800. Et Annette ? Albin Body cite, en soulignant bien qu’il ne s’agit que d’une tradition orale, le témoignage de M. Wolff. Selon le père de ce dernier, Annette serait décédée avant Lubin, peut-être à Paris où, séduite, elle serait restée avec un autre de ses fils, à Cormeilles-en-Parisis. D'où le désespoir et la folie de Lubin

Convaincu d’avoir reconstruit aussi fidèlement que possible la biographie des « vrais » Annette et Lubin, Albin Body, croit pouvoir, dans la deuxième partie de son livre, aller plus loin. Il s’agit d’expliquer comment Marmontel a eu connaissance de la vie de Gilles et de Marie. Ah ! si le conteur avait eu la bonne idée de venir à Spa en 1759 ou 1760, la démonstration était achevée. Mais, hélas ! Marmontel n’y est passé qu’en 1767

Albin Body n’ignore pas que Marmontel attribue la « paternité » du récit à M. de Saint-Florentin. Il cite d’ailleurs l’extrait des Mémoires, mais c’est pour le rejeter aussitôt, et d’une manière péremptoire : Marmontel radote. « Marmontel n’est que trop souvent un beau diseur de contes, et ses mémoires contiennent beaucoup de faits douteux et inexacts. » Et de revenir à sa méthode de la pétition de principe : « Or, d’accord ici, dit-il, avec beaucoup d’écrivains, nous croyons que sa mémoire le trompait, ou bien, qu’il aura voulu justifier le déplacement du lieu de l’action, pour lui donner un intérêt plus saisissant”

Méchant raisonnement, qui ne tient pas. Non, M. Body, Marmontel n’était pas devenu « gâteux »

Quarante-deux ans avant que Marmontel ne rédige ses Mémoires, de Bachaumont confirmait par anticipation l’affirmation de l’auteur d’Annette et Lubin. Dans Le Journal d’un Observateur, sous la date du 2 novembre 1762, de Bachaumont écrivait : « Nous apprenons comme un fait constant que les héros du conte de Marmontel […] existent réellement à Bezons, dont M. de Saint-Florentin est seigneur ; que c’est lui qui est désigné dans le rôle de bonté et de bienfaisance qu’on lui fait jouer ; que le bailli est le curé du lieu, homme dur et sans entrailles. Ce ministre se propose de faire voir un jour à la comédie italienne ces deux modèles de l’innocence pastorale. Au reste, ils ont bien dégénéré de leur figure de vierge. » (Ces derniers mots semblent même indiquer que M. de Saint-Florentin les a à nouveau rencontrés.) Quand ces lignes paraissent, le conte, déjà très célébré, n’a pas un an ; Madame Favart et l’abbé Voisenon viennent de le porter à la scène sous la forme d’une comédie musicale. De Bachaumont livre ainsi un scoop, une de ces indiscrétions qui piquent l’intérêt du lecteur contemporain : l’histoire est véritable et s’est passée à Bezons, le ministre de Saint-Florentin est le bon seigneur du conte, et le méchant bailli est le curé de Bezons ; Annette et Lubin existent bien réellement

Albin Body, c’est vraisemblable, n’a pas eu connaissance du texte de Bachaumont, mais il cite par contre une autre assertion, qui confirme également celle de Marmontel, et qu’il aurait dû prendre au sérieux. Charles Maurice, un journaliste un peu fantasque, prétendait que, en 1831, « les descendants d’Annette et Lubin habitent la commune de Cormeilles-en-Parisis. Le chef de cette famille, petit-fils du couple, illustré par Favart, y exerce la profession de serrurier, dans la Grande-Rue, au bas de la rue Neuve, à cent pas de chez moi. » Allons donc ! s’écrie Albin Body, toujours dressé sur son intime conviction  : « Il est de toute évidence pour nous [sic] que M. Charles Maurice a été abusé. » Lubin est mort à Spa, il est douteux qu’il ait jamais été à Paris, et donc qu’Annette y soit restée. Un petit-fils, serrurier à Cormeilles ! N’importe quoi ! Moi, je sais 

Quelle explication l’historien spadois va-t-il donc sortir de son chapeau ? Albin Body lisse sa barbichette, rajuste ses fines lunettes et s’éclaircit la voix pour avancer, doctoralement, cette explication toute simple : Marmontel a connu l’histoire de Gilles Dewalt et de Marie Schmitz,  « à coup sûr de la bouche de quelque seigneur ou dame qui revenait de Spa. ». Il ne propose aucun nom. Ses successeurs, eux, s’aventureront : Georges Spailier pense qu’il s’agit d’un familier du salon de Madame Geoffrin que Marmontel fréquentait ; tel autre explique qu’il s’agit d’un membre de la famille spadoise des Xhrouet

Faut-il le dire, toutes ces conjectures sont devenues oiseuses. En effet, ce qui précède prouve que Gilles Dewalt et Marie Schmitz ne sont pas nés à Spa, qu’ils n’y ont pas passé leur jeunesse, qu’ils ne s’y sont pas mariés. Dès lors, le ressort dramatique essentiel du conte de Marmontel —à savoir la dispense de Benoît XIV— fait défaut dans leur histoire. Que restait-il à raconter à Marmontel, qui ait pu lui inspirer le conte qui nous occupe ?

Albin Body a tout faux, sauf l’identification et l’aventure des tenanciers de la ferme d’Annette et Lubin. Son tort, ça a été d’accueillir et d’avaliser sans preuve tout ce qui correspondait à sa conviction, et de rejeter avec dédain l’explication de Marmontel, la confidence de Charles Maurice à propos de son voisin et celle de Wolff père. Plusieurs fois les noms de Bezons et de Cormeilles-en-Parisis sont passés sous ses yeux, mais ses yeux, il les a délibérément fermés. Or, c’est à Bezons et à Cormeilles qu’il aurait pu trouver la « vérité », et c’est de là que nous vient aujourd’hui le démenti le plus cinglant à la légende spadoise forgée par Albin Body

En septembre 2006, le magazine de Cormeilles-en-Parisis a publié une petite étude définitive sur le sujet. Elle s’appuie sur des documents incontestables, extraits des Archives municipales de Bezons, des Archives départementales du Val-d’Oise et des Archives nationales de France. Voici ce qu’on peut affirmer désormais sans erreur

Annette et Lubin s’appelaient réellement Etienne Pantou et Marie-Jeanne Potheron ; ils étaient cousins germains ; ils ont passé la plus grande partie de leur vie à Cormeilles, à cinq kilomètres de Bezons, et ils y sont décédés, lui en 1800, elle en 1802. Leur mariage a été célébré à Bezons le 12 juin 1758; le document le plus intéressant et le plus probant est sans aucun doute la dispense pour consanguinité, datée du 5 avril 1758. Sur ce document, le curé de Bezons a noté que « le mariage [d’Etienne et de Marie-Jeanne] sera gratis, les impétrants étant pauvres l’un et l’autre, étant tous deux domestiques et n’étant établis dans la paroisse que depuis janvier dernier et n’étant pas pour y rester, le garçon demeurant actuellement dans la paroisse de Gennevilliers. » (J’ajouterais que l’allusion, dans le conte, au pape Benoît XIV est tout à fait plausible : Benoît XIV est mort le 3 mai 1758, moins d’un mois après avoir accordé la dispense.) Au moment de son mariage, Marie-Jeanne était enceinte, mais les archives révèlent qu’elle avait déjà deux autres enfants, deux garçons de 4 et 18 mois environ. (Marmontel ne le dit évidemment pas dans le conte). Son sixième enfant naîtra en 1762 à Cormeilles-en-Parisis. Au total, le couple n’aura pas moins de treize enfants… Étaient-ce des bergers ? Pas vraiment. Le registre de taille et de capitation qualifie Étienne de « petit boucher une partie de l’année » ; l’acte de décès de Marie-Jeanne indique qu’elle était « vigneronne »

L’auteur de l’article a également retrouvé dans les Archives départementales du Val-d’Oise le texte d’un procès de 1788 où « Etienne Pantou, dit Lubin » est accusé d’avoir arraché des « bois, vignes et groseilles » sur une terre qui ne lui appartenait pas. Le surnom mentionné achève de confirmer l’identification : ce sont bien les protégés du ministre de Saint-Florentin

L’article est muet sur les dernières années du couple. Cependant, grâce à des notes des frères Goncourt, on sait que les vrais Annette et Lubin ont connu de graves difficultés financières. Edmond et Jules de Goncourt, qui préparaient un article sur le graveur Debucourt, recopient une lettre de souscription que cet artiste a publiée, le 7 avril 1789, dans Le Journal de Paris. Debucourt achève de réaliser une estampe en couleurs représentant Annette et Lubin. Les 300 premières épreuves, numérotées et signées, écrit-il, seront vendues pour moitié au profit des « deux vieux amoureux de Cormeilles-en-Parisis » : « Désirant concourir à adoucir la malheureuse situation où se trouve dans ses vieux jours le couple intéressant d’Annette et Lubin, je vais terminer (partie à leur profit) la gravure d’une des scènes de la charmante comédie qui retrace si bien leur aimable jeunesse ». Sous cette estampe, les acquéreurs trouveront « deux médaillons de leurs portraits actuels dessinés d’après nature ». La gravure, rarissime, montre effectivement les portraits de deux vieilles gens. Albin Body signale l’existence de cette estampe à la fin de son ouvrage. Il ne manque évidemment pas de disqualifier ces médaillons en parlant des « portraits des soi-disant bergers dans leur vieillesse. ». Debucourt, qui a eu Annette et Lubin, en chair et en os, en face de lui, se trompe comme les autres 

Passons. Reste une question : pourquoi Gilles Dewalt et Marie Schmitz de Spa se sont-ils transformés en Annette et Lubin 

Sans doute, parce que leur existence et leur pauvre condition, qui avait quelque ressemblance avec celles des héros de Marmontel, a ému les Étrangers. La mode était aux bergeries et à la pastorale, et la notoriété du conte, multipliée par les nombreuses pièces de théâtre qui en ont été tirées, était immense, même dans la région liégeoise. Quand Marmontel, en 1767, qui vient de quitter Spa est invité à la table de l’imprimeur liégeois Bassompierre il apprend de la bouche de son hôte que celui-ci a fait fortune en éditant les Contes moraux : « J’ai déjà fait quatre éditions copieuses de vos Contes moraux. » Gilles Dewalt et Marie Schmitz ont été assimilés à Annette et Lubin  par quelques étrangers de passage —peut-être La Ferrière et madame de Vaux. Ceux-ci les ont aidés, non pas à se marier —ils l’étaient— mais à s’établir plus « confortablement » sur la colline, en leur donnant quelque argent, et, surtout, en leur donnant une identité littéraire

Dinaux, qu’Albin Body snobe dans ses sources, ne tirait pas d’autre conclusion dès 1855 : « Si l’on doit ajouter foi entière à l’aveu de Marmontel, qui n’est trop souvent qu’un beau diseur de contes, la cabane de Spa n’aurait porté le nom d’Annette et Lubin que par réminiscence d’une anecdote et d’une pièce de théâtre dont la vogue avait au siècle dernier dépassé les frontières du royaume. » (Tiens, M. Body a repris textuellement à son compte la phrase de Dinaux —que je souligne— pour asseoir une conviction opposée !). Gilles Dewalt et Marie Schmitz se sont transformés, par pure métaphore, en « Annette et Lubin », grâce à l’imagination des lecteurs de Marmontel

Gilles et Marie sortent un peu dépoétisés de cette enquête. —Sans doute, mais pas davantage que la colline d’Annette et Lubin, où ils ont vécu, et qui n’a plus grand-chose de champêtre aujourd’hui. Reste, pour se consoler, à relire le conte de Marmontel. Il garde toute sa fraîcheur et il permettra toujours aux promeneurs de rêver en parcourant les forêts spadoises. N’est-ce pas là l’essentiel.

 

©G.P. Cet article a paru dans la revue "Histoire et Archéologie spadoises", n° 139, mars 2009

Le conte d'Annette et Lubin par Marmontel

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Annette et Lubin par Pierre Antoine Baudouin

Un article d'Yves Bastin dans
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