GIACOMO MEYERBEER

Portrait à l’acide par Alexandre Dumas

 

Vous connaissez Meyerbeer de réputation bien entendu, vous avez applaudi Robert-le-Diable, vous avez applaudi Les Huguenots, vous avez applaudi Le Prophète, vous adorez sa musique, c’est convenu.

Comment pourrait-on être grande dame, jeune, jolie, artiste, et ne pas adorer la musique de Meyerbeer  ? Ce serait déclarer la guerre à tous les mélomanes mâles et femelles de l’Allemagne et de la France.

Ah! mais vous ne connaissez pas l’homme.

L’homme n’a rien de sa musique, c’est un juif, petit, laid, grimaçant, qui dans ses bons moments ressemble à un singe; il est immensément riche et immensément avare, excepté quand il s’agit de ses succès.

Oh ! Pour ses succès, c’est autre chose.

Pour ses succès il donnerait jusqu’à son dernier sou, jusqu’à sa dernière chemise, pour ses succès il se ferait scalper.

Ce qui lui serait d’autant plus facile qu’il porte perruque, une perruque noire de cheveux collés aux tempes.

Il y a quelque chose d’assez diabolique dans son sourire, et c’est là le beau côté de sa physionomie. Il est du pays de Méphistophélès, et a une teinte de son esprit.

Il a trouvé une manière à lui d’assurer ses succès, seulement il faut avoir comme lui cent-cinquante ou deux cent mille livres de rente pour se passer cette douceur.

Toutes les fois qu’il donne un opéra nouveau, il loue la salle tout entière pendant les huit premiers jours.

C’est quelque chose comme soixante ou quatre-vingt mille francs que cela lui coûte, et de cette façon il est sûr de ne pas avoir d’ennemis dans la salle.

Maintenant, ceci est un mystère pour moi.

La salle de l’opéra contient deux mille personnes.

Où diable Meyerbeer va-t-il chercher les seize mille amis qu’il est obligé d’y mettre, car je ne lui en connais pas un ?

Tous les critiques savent ce que je vous dis là, pas un ne le dit.

Meyerbeer qui, comme je vous l’ai dit, est fort spirituel, puisqu’il a l’esprit du diable, a posé ce paradoxe musical !

—On ne comprend mes opéras que lorsqu’on les a entendus sept ou huit fois.

Il y a du vrai là-dedans, mais ce qu’il y a de curieux, c’est qu’il s’est trouvé des gens assez patients pour entendre six fois de suite cinq heures de musique pour ne comprendre cette musique qu’à la septième ou huitième fois.

Si j’avais pu, pour mes deux drames, établir le même principe, La Tour de Nesle qui a été jouée mille fois l’aurait été huit mille et je m’en serais bien trouvé.

D’après le portrait physique et moral que je viens de vous faire de Meyerbeer, vous devez comprendre pourquoi je vous ai dit, avec le bienheureux caractère que vous me connaissez :

—Il y a dix à parier contre un que l’opéra que je devais faire avec Meyerbeer ne serait jamais fini.

Voulez-vous de nouvelles explications ? en voilà. Meyerbeer, à qui il faut au moins de l’extraordinaire quand il ne peut pas trouver de l’impossible, Meyerbeer avait bien désiré un opéra de moi, mais il avait espéré que M. Véron adjoignit M. Scribe.

J’ai toujours cru, moi, que c’était M. Véron qui avait eu cette lumineuse idée.

Chaque homme a ses sympathies et ses antipathies, pourquoi pas ? les chats et les chiens en ont bien.

Je suis une des antipathies de M. Véron.

Vous me demanderez pourquoi ça, chère sœur.

Je n’en sais ma foi rien. Je n’ai jamais ni haï ni aimé M. Véron. J’ai même écrit quelque part, je ne sais plus où, qu’il avait plus d’esprit qu’on ne lui en croyait.

En somme, M. Véron a eu la Revue de Paris et ne m’a jamais rien demandé pour la Revue de Paris.

M. Véron a eu Le Constitutionnel et ne m’a jamais rien demandé pour Le Constitutionnel.

M. Véron a eu l’Opéra et ne m’a jamais rien demandé pour l’Opéra.

Je me trompe : il m’a demandé de faire un opéra avec Scribe, ce qui est bien pis que de ne rien demander.

Jusqu’au moment où M. Véron, ou M. Meyerbeer, je ne sais lequel, et peu importe lequel, voulut m’adjoindre Scribe, nous n’étions avec Scribe ni bien ni mal.

C’est tout ce que l’on peut demander à deux hommes qui ont fait jouer des drames et des comédies sur le même théâtre.

Huit jours après, nous étions brouillés Scribe et moi, à ne nous raccommoder jamais.

Il fut convenu que l’un de nous deux ferait la pièce seul et que celui qui ne ferait pas l’enfant et qui seulement le regarderait faire toucherait un tiers des droits.

Comme le sujet était de moi, comme il fut reconnu que je travaillais plus vite que mon collaborateur, comme j’étais plus jeune et qu’il y avait par conséquent espoir que l’enfant serait plus vigoureux, je fus chargé de poursuivre seul la besogne.

Je ne connaissais Meyerbeer que superficiellement et j’étais loin de me douter de la tâche que j’avais entreprise en me chargeant de lui faire un poème, mais je m’en aperçus au quatrième ou au cinquième rendez-vous que nous eûmes ensemble.

Un ami qui me voulait du bien, ces amis-là sont rares, s’il faut en croire Larochefoucauld et l’expérience, m’avait prévenu que Scribe, dans les clauses de sa collaboration avec Meyerbeer, avait introduit un article qui lui accordait cinquante centimes d’indemnité pour chaque vers que le compositeur lui faisait changer ou refaire, et en vertu de cet axiôme, qui casse les vers les paie, scribe touchait, rien qu’en vers cassés, vingt ou vingt-cinq mille francs avant la représentation.

Je n’avais jamais travaillé en fait d’opéra et encore d’opéra-comique qu’avec l’excellent et adorable Monpou.

Monpou, qui avait mis en musique les Paroles d’un Croyant de M. de Lamennais, ne se croyait plus autorisé à demander aucun changement dans les vers que son auteur lui fournissait.

Aussi étions-nous restés les meilleurs amis du monde avec Monpou et le sommes-nous encore, j’en suis sûr, quoiqu’il soit mort depuis une vingtaine d’années.

Je crus donc à un second Monpou et ne fis point mes conditions avec Scribe. Je ne tardai pas à m’en repentir, Meyerbeer ne faisait pas de la musique sur les paroles du poète, c’était le poète qui faisait des paroles sur la musique de Meyerbeer; comme certaines gens ont toujours des olives, prétendant que les olives sont meilleures pochées, Meyerbeer avait toujours dans sa poche un morceau tout fait qu’il apportait avec lui et sur lequel il fallait accommoder soit un duo, soit une cavatine, soit un récitatif.

Notre sujet, choisi par lui entre cinq ou six sujets, que je lui avais présentés, était contemporain et se nommait le Carnaval de Rome; les bandits, les pèlerins, les pifferari y jouaient un grand rôle. Un jour Meyerbeer, sa musique en poche comme de coutume, vint me demander un noël en trois couplets, finissant toujours par ces deux vers :

Priez pour nous, enfant Jésus,

Priez la Sainte Vierge.

Je réfléchis un instant et lui dis :

—Mon ami, c’est impossible.

—Comment, c’est impossible de faire un noël en trois couplets ?

—Il n’est pas impossible de faire un noël en trois couplets, je vous en ferai un en cinquante si vous voulez, mais ces couplets ne finiront pas par enfant Jésus et Vierge.

—Pourquoi cela ?

—Parce qu’il n’y a que deux rimes à Vierge, cierge et concierge, il serait déjà assez difficile de faire rimer ensemble ces deux rimes, seulement je déclare qu’il est impossible de faire trois couplets.

—Mais, dit Meyerbeer, commençant à se fâcher et avec un accent allemand plus prononcé que jamais, —ça ne fait rien à moi que les couplets riment ou ne riment pas.

—Il est possible que cela ne vous fasse rien, cher ami, mais cela me fait beaucoup à moi.

—Pourquoi ?

—Parce que vous êtes le musicien, mais je suis le poète, que je veux bien vous sacrifier mon amour-propre, mais que je ne veux pas sacrifier mon intelligence, je vous ferai deux couplets mais je ne vous en ferai pas trois.

—Voyons toujours vos deux couplets.

Je pris la plume et j’écrivis.

Priez pour nous, enfant Jésus,

Priez la Sainte Vierge.

Et dès que j’aurai deux écus,

De l’un j’achète un cierge.

Priez pour nous, enfant Jésus,

Priez la Sainte Vierge.

 

Et dès que j’aurai deux écus,

De l’un j’achète un cierge.

Un cierge en l’honneur des élus

Dont saint Pierre est concierge.

Priez pour nous, enfant Jésus,

Priez la Sainte Vierge.

Je les passai à Meyerbeer.

—Eh bien ! mais c’est très bien ça, dit-il, maintenant faites-m’en un troisième.

—Je vous ai dit, cher ami, que cela était impossible.

—Impossible ! Je vous réponds bien que Scribe me les aurait faits, lui !

—Parbleu !

—Que voulez-vous dire ?

—Je m’entends; mais moi je ne les ferai pas, vous vous contenterez donc de deux. Vous connaissez le proverbe :

La plus belle fille du monde

Ne peut donner que ce qu’elle a.

Si vous voulez un noël là-dessus, comme monde a une douzaine de rimes et a une soixantaine, je vous ferai autant de couplets que vous voudrez.

—Alors, vous ne voulez pas me faire mes trois couplets ?

—Et cela vous était égal de dire : Vous ne pouvez pas.

—J’en suis fâché, j’en avais absolument besoin de trois et, si je n’ai pas mes trois couplets, j’aimerais mieux renoncer au sujet.

—Renoncez-y, cher ami.

—Et vous m’écrirez un autre poème ?

—Oh ! ça,non, par exemple.

—Comment, vous ne tenz pas plus que cela à ma collaboration ? à la collaboration de Meyerbeer ?

—Cher Meyerbeer, je ne tiens à rien de ce qui m’ennuie.

—Vous savez cependant bien que je ne travaille pas avec tout le monde.

—Ni moi non plus.

—Alors c’est une rupture que vous voulez ?

—Je ne veux rien, mon cher ami, que la reconnaissance par chacun de nous de notre valeur respective.

—Je suis fâché, mon cher Dumas, de ne pas avoir gardé Scribe.

—Allez le reprendre, vous êtes toujours sûr de le retrouver, lui !

—Vous savez que je vais suivre le conseil que vous me donnez.

—Suivez-le, tout le monde s’en trouvera bien, moi surtout.

—Vous refusez de gagner cinquante mille francs avec moi, mon cher Dumas

—Je les gagnerai tout seul, mon cher Meyerbeer.

—C’est votre dernier mot ?

—C’est l’avant-dernier.

—Et quel est le dernier ?

—Bonsoir !

Et je rentrai dans la chambre à côté, laissant Meyerbeer maître de rester ou de partir.

Dix minutes après, je rentrai. Meyerbeer était parti.

 

Le d’Artagnan (journal d’Alexandre Dumas), 30 juin et 2 juillet 1868

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."Giacomo Meyerbeer (1791-1864) fut un familier de Spa. L'auteur fameux de Robert le Diable et des Huguenots a fréquenté la ville d'Eaux assidument pendant près de trente ans (1829 à 1860)

La ville lui a dédié une promenade en 1860, elle lui a élevé un monument. Son passage au Mouton Blanc est rappelé par une plaque commémorative; une des maisons de la rue du Marché où le maëstro a logé a pris le nom d'un de ses opéras, "Le Prophète"; une autre est baptisée "L'Etoile du Nord".

Le médaillon de bronze ci-dessus est fixé sur une pierre qui marque l'entrée de la promenade dédiée à Meyerbeer. Cette promenade chemine le long d'un ruisseau; elle relie les sources de Barisart et de la Géronstère.

Le dessin ci-dessous, du Spadois Gernay, figure dans l'ouvrage d'Albin Body, Meyerbeer aux Eaux de Spa.

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LETTRE DE MEYERBEER AU DOCTEUR LAMBERT LEZAACK DE SPA

Paris ce 18 juin 1853

Mon cher Monsieur le Docteur,

Permettez-moi de recourir à votre aimable complaisance. Vous m'avez donné tant de preuves pendant mon séjour à Spa. Monsieur votre frère (l'ancien pharmacien) avait toujours eu la complaisance toutes les fois que j'avais besoin d'eaux de Spa de me les commander et d'en surveiller le bon remplissage ainsi que la livraison à l'expéditionnaire de Spa qui les envoyait à Paris. Malheureusement j'ai perdu l'adresse de Monsieur votre frère et je ne me rappelle plus son prénom. Permettez-moi donc de Vous prier pour cette seule fois de commander quatre-vingt-dix (90) demi-bouteilles (car je préfère les demi-bouteilles aux grandes bouteilles) d'eaux du Pouhon,& d'avoir l'extrême complaisance d'en surveiller l'emplissage afin que les bouteilles soient tout de suite bouchées après l'emplissage & qu'elles soient bien hermétiquement fermées. J'oserais ajouter encore la prière que Vous vouliez bien livrer la Caisse à un expéditionnaire de Spa, en le priant de choisir le transport le plus accéléré pour m'expédier cette caisse à Paris, car j'en ai un pressant besoin, & la vitesse de l'arrivée diffère beaucoup selon le moyen de transport, car il y a deux ans, la caisse a mis presque six semaines pour venir de Spa à Paris, tandis que l'année passée elle est arrivée en onze jours. Ce n'était donc évidemment pas par le même genre de transport que les deux caisses ont été expédiées dans les deux années différentes.

Je payerais comme d'habitude le prix de l'eau & de l'emballage ainsi que celui du transport au facteur qui me remettra à Paris la Caisse & la facture. Voici l'adresse sous laquelle je Vous prierais de me faire adresser la Caisse "à Monsieur Gouin, ancien Chef de division,à l'administration des postes, Rue du Bouloi n° 17 à Paris (pour remettre à M. Meyerbeer)".

Vous mettriez le comble à votre complaisance cher Monsieur le docteur si Vous vouliez m'accuser la réception de ma lettre, & me dire si Vous voulez avoir la bonté de Vous charger de ma commission.

Veuillez agréer d'avance tous mes remerciements que j'espère Vous répéter encore de vive voix car mon intention est toujours de venir encore cette saison à Spa, seulement cela sera cette fois plus tard que d'habitude.

Veuillez aussi me rappeler au souvenir de l'excellent Monsieur Davelouis & de son aimable famille & daignez me croire Monsieur le docteur

Votre très dévoué,

Meyerbeer

 

in Meyerbeer, Briefwechsel und Tagebücher (1852-1853) von Sabine Henze-Döhring, De Gruyter, 2002, p. 110-111)

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