item2

Jean Falize (à g.) et Jean Welle, rédacteur en chef du Pourquoi Pas ?

Accueil

X

« Les Morts ont des Oreilles »

Extrait de Spa ma grand'ville, souvenirs spadois de Jean Falize © GP

L'une de ces occasions se présente lorsque André Gérard, le créateur des collections Marabout, lui propose un pari "spectaculaire" : qu'il écrive, sous les yeux du public, un roman de 160 pages en 10 jours ouvrables, et lui, l'éditeur, le publiera en moins de vingt-quatre heures... Exploit intellectuel et exploit technique. Effet publicitaire garanti pour les deux parties.

L'idée n'est pas neuve. En 1927, Georges Simenon avait accepté un défi semblable, lancé par Eugène Merle, le directeur parisien du Merle Blanc et de Frou-Frou : installé dans une "cage de verre" , Simenon aurait écrit, au jour le jour, un roman dont le journal Paris-Matinal aurait publié quotidiennement un épisode. Seulement voilà, Paris-Matinal avait sombré avant que ne débute l'opération ... à la grande satisfaction des hommes de lettres de l'époque qui goûtaient peu d'être pris pour des saltimbanques.

Jean Falize accepte. Le protocole d'accord est signé en présence de l'actrice Marina Vlady et, le 15 décembre 1962, au beau milieu de l'Innovation à Bruxelles, installé dans un bureau vitré qui permet au grand public et à deux huissiers de justice de le tenir à l'oeil, Jean Falize commence sa rédaction. Le 27, à 18 heures, il y met le point final, et, le 28, à 17 heures, André Gérard distribue à la presse les cent premiers exemplaires du roman Les Morts ont des oreilles. Le pari est gagné.

Ce roman policier drôle, comme le titre l'indique déjà, se déroule dans une petite ville d'eaux des Ardennes belges, Saint-Remacle-la-Tour. Pseudonyme transparent si l'on sait que l'église paroissiale de Spa est dédiée à cet illustre mérovingien. Le choix de Jean Falize n'est pas surprenant. « L'écrivain, quel qu'il soit, disait-il lui-même dans A la recherche de Giraudoux, ne se libère jamais complètement des horizons de son enfance, ni de son enfance elle-même qui remonte bien souvent à la surface de sa mémoire lorsqu'il s'installe devant un encrier et une feuille de papier blanc, se prend la tête dans les mains et se met à songer à des fictions parmi lesquelles il en est toujours une qui lui ressemble. »

L'intrigue est simple... Enfin, si l'on veut... En présence : Véronique et Jérôme Leroy-Coutellier. Un mariage d'argent, conclu vingt ans plus tôt. La fortune et les "espérances" sont du côté de Véronique, une chichiteuse, bien plus préoccupée du qu'en-pensera-t-on, de l'imparfait du subjonctif, de ses toilettes et de sa Porsche rouge, que de son raté de mari ou de l'éducation de sa fille. Jérôme n'en peut plus d'être humilié par cette garce qui lui refuse les cinquante misérables millions qui le sauveraient de la faillite. Alors, solution finale : il recrute deux tueurs américains, spécialistes de l'accident d'automobile. Le 12 septembre, il sera veuf et Marie-Abeille, orpheline. Ça ne changera pas beaucoup la vie de la charmante enfant : élevée par des nurses et par sa grand-mère, elle n'a de véritable attachement que pour son chat et pour sa Mémé auprès de qui elle passe les vacances à Saint-Remacle-la-Tour. Chaque week-end, ses parents quittent -séparément- la capitale (leur domicile de l'avenue Franklin Roosevelt) et rejoignent Marie-Abeille dans la villa de sa grand-mère. Une vieille dame qui se boissonne au gin et qui adore sa petite-fille de 16 ans.

Cet été-là, dans son "Journal intime d'une jeune fille riche", Marie-Abeille a beaucoup de choses à écrire : outre les continuelles disputes de ses parents, il y a les visites répétées du nouveau Commissaire de police de Saint-Remacle-la-Tour et celles de deux yankees, Jack et Bubble (un muet), que son père a présentés comme des "acheteurs américains" mais qui ont des dégaines de gangsters. Elle les a rencontrés secrètement, en semaine : Jack lui a expliqué que son père leur avait donné quatre millions pour éliminer Véronique; il lui a proposé, moyennant un supplément de cinq briques (qu'elle pourrait sans doute obtenir de Mémé), de la débarrasser aussi de son père... Marie-Abeille, qui croit à un ingénieux canular, monté par ses parents eux-mêmes, pour la distraire, accepte le marché. Mémé lui remet sans question les cinq millions demandés. Et Marie-Abeille attend impatiemment la date fatidique avec l'espoir que ses parents pousseront la plaisanterie jusqu'à mettre en scène, de façon très réaliste, cet accident.

Jack et Bubble, scrupuleux, exécutent la "commande" avec huit jours d'avance. Ce jour-là, contrairement à son habitude, Jérôme se rend à Saint-Remacle-la-Tour en compagnie de Véronique. La direction de sa Mercédès flotte, prétexte-t-il. En fait, il veut minuter une dernière fois le trajet afin que les tueurs ne manquent pas la Porsche rouge lorsqu'elle se présentera dans le virage fatal. Une moissonneuse- batteuse, poussée au moment opportun en travers de la route par les gangsters, et tout est dit...

Le narrateur et l'antihéros de l'histoire (Jean ne croyait pas aux héros), c'est le Commissaire de police de Saint-Remacle-la-Tour, Lantier. Un vieux garçon qui vit à la pension de famille, "Les Glycines". Pas très futé; rien d'un Hercule Poirot, même s'il se promène non loin des lieux où Agatha Christie a fait évoluer son héros .

Dès le début, M. Jérôme Leroy-Coutellier, qui voulait se ménager un alibi en béton, lui a rendu visite : il voulait que Lantier fasse les démarches nécessaires pour retirer le permis de conduire de l'imprudente Véronique avant qu'elle n'ait un accident. Lantier avait trouvé cette demande curieuse. D'autres propos de Jérôme et la rencontre avec les "hommes d'affaires" américains chez Mémé lui faisaient bien subodorer bien quelque malheur, mais il ne pourra rien empêcher...

Dans Les morts ont des oreilles, Jean Falize a glissé beaucoup de "réalités" personnelles : on y retrouve son chat, Camille, qui s'y promène -ou, plutôt, qui y dort- à chaque page; sa 2 CV, conduite par Lantier, aussi grand fumeur de Gauloises bleues et aussi amateur de whisky que lui. Et je ne jurerais pas que les tresses de Marie-Abeille ne sont pas celles de sa fille, Françoise...

Les anecdotes et les souvenirs spadois, transformés par la plume ironique de l'auteur, sont légion. La donnée de base, déjà : Marie-Abeille passe ses vacances chez sa grand-mère à Saint-Remacle-la-Tour. Mais la Mémé du roman -ça, je vous le jure- n'est en rien une copie conforme d'Ernestine Morray, de Jeanne Nivelle ou de Madeleine Bertrand, -toutes femmes sobres et absolument dépourvues de compte en banque.

Le lieu de l'action, malgré les démolitions de bâtiments et les abattages d'arbres qui l'ont défiguré depuis les années 1960, est tout à fait reconnaissable.

« Après un vilain pont de briques », on pénètre dans Saint-Remacle-la-Tour, par « une longue avenue rectiligne ». Au centre de la ville, un établissement de Bains, des terrasses de café et un kiosque à musique dans un jardin public attenant à un Casino. Le Casino est géré par des concessionnaires allemands et, chaque jour, des joueurs de même nationalité y sont amenés par cars entiers depuis la frontière qui n'est qu'à cinquante kilomètres.

Saint-Remacle-la-Tour possède également des sources d'eau ferrugineuse, qui ont un goût affreux (même si elles ont guéri autrefois Pierre le Grand), et des bains de boue capables de soigner toutes les affections. La ville compte deux self-services et un seul bar privé, précédé d'une terrasse en bois, près de la Poste. On y lit La Vie Saint-Remacloise, « le journal du cru qui n'est pas absorbant au point de ne pas, de temps à autre, vous permettre de lever les yeux... » .

A quelques pas du centre, on pénètre dans le quartier du Haut-Vinâve. Les pompiers volontaires, dont le Capitaine est toujours saoûl, s'y retrouvent dans leur caserne et le commissaire de police y a ses bureaux, au fond d'une petite cour, rue Promenade de Quatre Heures.

« La rue du commissariat , à Saint-Remacle-la-Tour, est une rue quiète, avec de gros pavés et, au bout, une place carrée qui s'appelle paradoxalement "Promenade-de-Quatre-Heures". Paradoxalement, parce qu'il faut exactement deux minutes à un promeneur souffrant de la goutte pour en accomplir le tour. Au milieu de la place, un monument sans objet et en face, l'hôtel de ville, en belles pierres du pays, aux fenêtres bordées de géraniums éclatants. »

C'est plus haut, sur une colline, au-dessus d'un lac, situé à deux kilomètres de Saint-Remacle-la-Tour, que Jean Falize situe « La Boussole », la villa de Mémé. Une villa cossue -toit de chaume, grand parc avec allée de tilleuls et court de tennis- qu'un « état-major américain » a occupée en 1944. Mémé se souvient de ce qu'ils ont laissé derrière eux, nos libérateurs ! « Seuls ceux qui ont eu un état-major américain peuvent comprendre qu'après son départ, il faut abattre ou réaménager. Et rentrer le piano à queue qui est toujours sur la pelouse... » .

Guy Peeters ©