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Pierre Falize, Spadois de cœur

Quand on l'interrogeait sur son lieu de naissance, Pierre Falize n'évoquait pas Schaerbeek, où il est né le 13 mai 1927, mais il parlait de Spa. La vérité du coeur lui importait plus que celle de l'Etat civil.

A Spa, il avait passé toute les « grandes vacances » de son enfance et de son adolescence. Il en avait gardé d'innombrables souvenirs —de ces souvenirs modestes, mais essentiels, parce qu'ils «enracinent». A ce moment, dans les années 30 et 40, la petite maison de la rue Brixhe, acquise par son arrière-grand-père en 1856, était habitée par Ernestine, une soeur du grand-père Falize, et son mari, Mathieu Morray. Ces derniers se faisaient une fête d'accueillir chaque été « Pierrot », accompagné de Jean et de Marie-Thérèse, son frère aîné et sa soeur. Le Haut-Vinâve d'alors, sans télévision et presque sans voitures, tenait du village chaleureux et bon enfant. Les « vieux », assis sur les seuils ou sur des bancs disposés devant les maisons, conversaient interminablement en wallon. Les enfants, eux, jouaient dans la rue; points de ralliement : le Perron, l'Hôtel de Ville, la «grosse pierre» de la rue Gilles Ouda ou la cour du Commissariat de Police (1). A midi, ils cessaient les jeux : c'était l'heure d'aller chercher le litre de Pouhon qui servirait pendant le repas. Le déjeuner, invariablement, commençait par une assiette de grosse soupe, bourrée de légumes. Réunis autour de la table, on débattait du programme de la journée et du lendemain. Si des occupations ménagères retenaient la tante à la maison, les jeunes resteraient en ville : ils iraient jouer une partie de ping-pong au Luna Park, dans la Galerie Léopold II. En passant rue Royale, ils rencontreraient peut-être Virgile, l'inimitable glacier, poussant sa charrette. Ou bien, si Ernestine, surnommée familièrement «Titine», était libre, ils iraient avec elle en promenade. Tante Titine, vieille ardennaise infatigable, connaissait les bois comme personne; les kilomètres ne l'effrayaient pas.

Il arrivait qu'on consacre la journée à une excursion jusqu'à Tancrémont ou même jusqu'à Coo. Une bande de copains se joignait souvent à l'expédition. Jamais on ne revenait les mains vides, tante Titine y tenait expressément; les ressources de la forêt n'étaient pas à dédaigner : le bois mort, les pommes de pin ou les «estalles»(2) servaient à entretenir le feu; les myrtilles et les airelles permettaient de faire de la confiture qu'on trouverait avec plaisir l'hiver; la bruyère, le chèvrefeuille et les fleurs sauvages décoraient la maison.

Quand on revenait, fatigués, on n'avait plus que le courage de manger une bonne fricassée et d'aller s'asseoir encore sur le seuil, ou de faire un petit tour en ville.

Les journées de vacances se passaient de la sorte, sans laisser aucune impression de monotonie, dans l'amitié, la joie de vivre et la simplicité. Les sorties nocturnes étaient exceptionnelles : ainsi, il arrivait, une ou deux fois pendant la Saison, qu'on aille applaudir au Casino Les Mousquetaires au Couvent ou Le Pays du Sourire, —célèbres opérettes que René Defossez orchestrait brillamment.

Toutes ces images et d'autres encore, plus secrètes, resurgissaient du fond de la mémoire de Pierre Falize lorsqu'il pensait à sa jeunesse. Avec elles aussi revenait le souvenir de nombreux amis qu'il s'était faits dans la Cité des Bobelins et avec lesquels il restait en contact.

Mais Spa devait encore compter pour lui dans l'âge adulte. Dans les années 50, au moment où lui-même achevait sa licence

en pharmacie à l'ULB, se mariait et entrait dans la vie active, ses parents quittaient Bruxelles pour se fixer définitivement rue Brixhe. Pierre Falize vint les y voir aussi souvent que le lui permit une carrière absorbante. Sa mère rêvait de le voir s'établir dans une officine de la région et mener une vie paisible. Elle regrettait qu'il se lance dans la politique et embrasse des opinions philosophiques différentes des siennes. Quelques années plus tard, après la mort d'Etienne, son mari, (1953), elle avait accepté les fonctions (officieuses) de secrétaire paroissiale auprès de M. le Doyen René Struman; son fils était devenu militant socialiste... Néanmoins, cela ne fit jamais de drame. Quand la mère et le fils en venaient à parler d'idéologie, le climat n'était guère plus tendu qu'entre don Camillo et Peppone : on s'aimait, on s'entendait sur l'essentiel, on connaissait la loyauté foncière de l'autre. Entre l'abbé Struman et lui, une estime réciproque existait; ils se retrouveraient côte à côte, en juin 1965, au chevet de Jean Falize, foudroyé à 43 ans par un infarctus. Un peu plus tard, en septembre 1966, Pierre revenait à Spa pour les funérailles de sa maman.

A côté des souvenirs clairs de l'enfance, les tragédies personnelles de la maturité prenaient place; elles aussi le liaient, douloureusement, à Spa.

Il y reviendrait encore à l'occasion de ses déplacements dans la région, lors de colloques scientifiques ou de meetings politiques. En 1973, devenu Ministre de la Culture, il était reçu officiellement à l'Hôtel de Ville de Spa par le bourgmestre Gilbert Courbe, et à la Fraineuse par le député Guy Bassleer (3). Jamais peut-être, autant que ce jour-là, il ne parla plus chaleureusement de Spa. Deux mois plus tard, en septembre, le défilé carnavalesque des Bobelurons, organisé par M. Victor Sacré, le ramena une dernière fois dans sa ville natale d'adoption.

Une localité belge, sans doute, a compté pour Pierre Falize autant que Spa; c'est Braine-le-Château où il avait élu domicile et dont il fut le bourgmestre de 1971 à 1976. Le contact direct avec ses administrés, la cordialité des rencontres quotidiennes, la «kermesse aux boudins» annuelle qu'il organisait avec entrain et à laquelle il participait concrètement lui rappelaient le Haut-Vinâve d'autrefois. Si on y avait parlé le wallon liégeois, qu'il aimait à parler lui-même, il s'y serait cru.

Dans son bureau du palais provincial de Namur, en face de lui, il y avait quatre photos : trois représentaient des êtres chers —sa femme, sa maman, son frère—; la quatrième, de grand format, montrait le Pouhon et la place Pierre-le-Grand.

Notes

1. Jean Falize (1922-1965), dans son roman Les morts ont des oreilles, paru chez Marabout en 1962, évoque ces mêmes lieux. Pour les besoins de la fiction, Spa y est devenue Saint-Remacle-la-Tour.

2.«estalles» (mot wallon) : éclats de bois laissés par la hache des bûcherons.

2. Voir La Vie Spadoise des 15 et 22 juillet 1973

© GP & La Vie Spadoise du 10 août 1980 & Histoire de Spa de Georges Spailier (J'Ose, 1981)

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Notice biographique

Pierre Marie Ernest Edmond FALIZE

Né à Schaerbeek le 13 mai 1927

Fils d'Etienne Falize, né à Hollogne-aux-Pierres le 27 avril 1893, décédé à Spa le 1er novembre 1953, expert-comptable (ULg) et de Madeleine Bertrand, née à Liège le 13 juin 1896, décédée à Spa le 19 septembre 1966.

A terminé en 1949 les études de pharmacien à l'Université Libre de Bruxelles.

A épousé Janyne Millard, le 21 avril 1951 à Ixelles († juin 2010). Père de Corine FALIZE.

Il occupa notamment les fonctions suivantes :

• Pharmacien en chef à la Clinique César de Paepe (1954-1958)

• Chargé de mission au Cabinet de la Santé publique

• Directeur des services de soins médicaux et pharmaceutiques à l'O.N.I.G. (Oeuvre nationale des Invalides de Guerre)

• Directeur général-adjoint des Laboratoires Sanders S.A. (1961-1965)

• Chef de Cabinet du Ministre vice-président du Conseil, chargé de la coordination de la politique d'infrastructure

• Chef de Cabinet au Ministère de la Prévoyance Sociale

• Secrétaire général de l'Union nationale des Mutualités socialistes

• Bourgmestre de Braine-le-Château de 1971 à 1976

• Sénateur

• Ministre de la Culture française et de l'aménagement du Territoire et du Logement (Gouvernement d'Edmond Leburton, de janvier 1973 à janvier 1974

• Gouverneur de la Province de Namur

Auteur de Le droit à la santé et de nombreux articles sur la législation pharmaceutique

Décédé à Braine-l'Alleud le 18 juillet 1980 et inhumé au cimetière de Braine-le-Château

 

Les communes d'Haillot et de Seilles lui ont dédié l'une et l'autre une « rue Gouverneur Falize »

Etudiant en pharmacie à l'ULB