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Le Prince Charles-Joseph de Ligne

1735-1814

 

 

VOYAGE A SPA

 

J’avais aimé deux fois, j’avais cru en aimer quatre: j’avais été aimé cinq ou six; et ne voulant plus cultiver que des goûts légers et frivoles de société, de liaison, de jardin et de littérature, je laissais promener mes yeu, mes désirs et mes actions, plutôt que mon cœur.

Dans cette indifférence totale sur les événements de ma vie, j’allai, pour une blessure, aux bains d’Aix-la-Chapelle et de Spa, où il vient du monde de tous les pays d’Europe, et que l’ignorance des médecins accrédite, parce qu’il est plus aisé de dire : “Je vous guérirai”.

J’arrive dans une grande salle où je vois des manchots faire les beaux bras, des boiteux faire la belle jambe; des noms, des titres et des visages ridicules; des animaux amphibies de l’église et du monde sauter ou courir une colonne anglaise; des mylords hypocondres se promener tristement; des filles de Paris entrer avec de grands éclats de rire, pour qu’on les croie aimables et à leur aise, mais espérant par là le devenir; des jeunes gens de tous les pays, se croyant et faisant les Anglais, parlant les dents serrées et mis en palefreniers, cheveux ronds, noirs et crasseux, et deux barbes de juif qui enferment de sales oreilles; des évêques français avec leurs nièces; un accoucheur avec l’Ordre de Saint-Michel; un dentiste avec celui de l’Eperon; des maîtres à danser ou à chanter, avec l’uniforme de major russe; des Italiens, avec celui de colonel au service de la Pologne, promenant de jeunes ours de ce pays-là; des Hollandais cherchant dans les gazettes le cours du change; trente soi-disant chevaliers de Malte; des cordons de toutes les couleurs, de droite et de gauche à la boutonnière; des plaques de toutes les formes, grandeurs, et des deux côtés; cinquante chevaliers de Saint-Louis; de vieilles duchesses revenant de la promenade, avec un grand bâton à la Vendôme et trois doigts de blanc et de rouge; quelques marquises faisant des parolis de campagne; des visages atroces et soupçonneux au milieu d’une montagne de ducats, dévorant tous ceux qu’on mettait en tremblant sur un grand tapis vert; un ou deux Electeurs habillés en chasseurs, petit galon d’or et couteau de chasse; quelques princes incognito, qui ne feraient pas plus d’effet sous leur vrai nom; quelques vieux généraux et officiers retirés pour des blessures qu’ils n’ont jamais eues; quelques princesses russes avec leurs médecins; et Palatines ou Castellanes, avec leur jeune aumônier; des Américains; des bourgmestres de tous les environs; des échappés de toutes les prisons de l’Europe; des charlatans de tous les genres; des aventuriers de toutes les espèces; des abbés de tous les pays; quelques pauvres prêtres Hibernois, précepteurs de jeunes Liégeois; quelques archevêques anglais avec leurs femmes; vingt malades qui dansent comme des perdus pour leur santé; quarante amants, ou qui font semblant de l’être, suant et s’agitant; et soixante valseuses avec plus ou moins de beauté et d’innocence, d’adresse et de coquetterie, de modestie et de volupté.

Tout cela s’appelait un déjeuner dansant. Le bruit, le bourdonnement des conversations, le tapage de la musique, la monotonie enivrante de la valse, le passage et le repassage des oisifs, les blasphèmes des joueurs, les sanglots des joueuses, et la lassitude de cette lanterne magique, me firent sortir de la salle. Dans l’instant, je suis culbuté par une course anglaise, sur un mauvais pavé; je me ramasse; j’évite de l’être par une vingtaine de polissons, grands et petits seigneurs, au galop sur de petits chevaux qu’on appelle des escalins. Je m’assieds, et je vois quelques buveurs d’eau compter religieusement leurs verres et leurs pas, et s’applaudir, cependant un peu tristement, des progrès de leur estomac. Quelques femmes viennent les joindre; j’écoute. “Les eaux vous passent-elles ? Madame, dit un vieux président. —Oui, Monsieur, depuis hier, répond celle-là. —Votre excellence commence-t-elle à digérer ? dit-elle à un ministre d’une cour ecclésiastique. —J’aurai l’honneur de répondre à votre excellence, dit celui-ci, que je transpire depuis huit heures du soir jusqu’à dix, et que je sue tout à fait depuis dix heures jusqu’à minuit; et si je n’avais pas tant d’affaires pour Monseigneur, je me trouverais bien tout à fait de ma cure.” Un Français fait le gentil sur le mot de cure, et lui dit : “Je vous croyais au moins vicaire-général. —Goddam! Vos Géronstères et vos Pouhons, dit un lord… —Comment, mes poumons ? répond un demi-sourd. —Je ne dis pas cela, répond le très honorable membre: j’ai quitté ici tous les bills de mon pays, qui mettent ma bile en mouvement, pour ne plus entendre parler de notre infernale et mercantile politique; et, au lieu d’eau, je bois du punch comme un diable; buvez tous au moins du clairet comme moi. Nous étions hier dix ou douze Anglais bien ivres; nous nous portons tous à merveille aujourd’hui.”

Si j’étais venu à Spa par curiosité, j’en aurais eu déjà assez; car, dans une demi-heure, je l’avais connu, et toute l’Europe et presque l’Amérique aussi. Il n’y a pas de meilleur observatoire que les bains et les eaux. Mais comme les observations ne guérissent pas les coups de sabre, je me proposai de m’y arrêter; et, pour reposer mes yeux et mes oreilles, je pris le chemin des montagnes.

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