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GEORGES SPAILIER

LE GRAND-PERE TRANQUILLE

© GP & éditions J'Ose 1988

 

Il y a des individus qui vivent indifférents, dépourvus de curiosité, d'admiration, d'altruisme. Ils respirent, ils s'agitent, ils passent. Leur biographie se résume à leur état-civil.

Georges Spailier n'est pas de ceux-là: on sait sa passion pour l'histoire de Spa et son attachement aux livres; ses centaines d'anciens élèves savent son goût de l'enseignement; ceux qui l'ont rencontré conviennent que son amitié est chaleureuse et agissante. Toutes ces dispositions, Georges Spailier les a acquises dans son milieu familial et dans sa ville natale; il les a développées ensuite dans les multiples activités qui n'ont cessé de le requérir et de le passionner tout au long de sa vie.

Georges Spailier naît le 11 février 1908, au deuxième étage d'une maison située rue du Waux-Hall, à Spa. Son père, prénommé Emile (1879-1952) travaille au Service des Eaux (il en deviendra plus tard le Directeur); parallèlement, il exerce les fonctions de bibliothécaire en chef depuis 1905. Autour de la table familiale, on parle forcément beaucoup de livres

La famille Spailier est spadoise depuis bien avant la Révolution belge. C'est l'arrière-grand-père, Lambert Spailier (1808-1888), né à Liège, qui s'y fixa le premier; il était artiste-peintre. En 1837, il devint capitaine adjudant major de la Garde civique. Plus modestement, son fils, Lambert-Pascal (1834-1907), fut employé des postes et des télégraphes à Spa; il était locataire d'un appartement à la Clé d'Or, place de l'Hôtel de Ville et il dut apercevoir, au cours de l'été 1899, un garçon de 19 ans, appelé Wilhem, qui venait rendre visite dans le même immeuble à une joueuse étrangère, au nom imprononçable -Olga de Kostrowitzky. Lambert-Pascal Spailier mourut sans savoir que le jeune homme serait l'un des plus grands poètes du XXe siècle et qu'il s'appellerait Guillaume Apollinaire. (1)

Avec raison, les Spadois peuvent dire que le monde est petit. Dans la ville d'Eaux, l'Histoire se mêle intimement aux souvenirs des familles. On y a coudoyé le Tsar Pierre le Grand qui venait y chercher la santé; on a accompagné la duchesse d'Orléans qui, juchée sur un chameau, se rendait à la laiterie d'Annette et Lubin; on a assisté au bras de fer du Prince-Evêque et de Levoz peu avant 1789; on a observé, avec quelque défiance, les exilés et les proscrits de la IIe République et du Second Empire; on a participé, en 1902, aux funérailles de la reine Marie-Henriette.

Ainsi, dans la mémoire de Georges Spailier, le 4 août 1914, c'est à la fois le début de la Grande Guerre et la première rencontre fortuite, et presque personnelle, avec l'époque la plus reculée du passé spadois. Le hasard voulut en effet que, au moment même où les sinistres Uhlans paradaient dans le centre de Spa, des terrassiers qui travaillaient dans la propriété d'Emile Spailier (21 avenue Marie-Thérèse.) découvrirent les vestiges d'une tombe romaine contenant une buire en assez bon état et deux jattes de terre cuite vernissée. Imagine-t-on qu'on n'ait pas parlé -et abondamment- de cette découverte dans la famille du bibliothécaire? Georges Spailier n'a que six ans et demi à ce moment; mais il en aura presque onze quand, dans une maison voisine, le IIe Reich s'écroule: le 9 novembre 1918, le Kaizer Guillaume II, lâché par le Feldmarschall von Hindenburg et tout l'Etat-major, quitte l'Hôtel Britannique et prend le chemin de l'exil.

Sans être un adepte des vieilles théories déterministes qu'Hippolyte Taine utilisait pour expliquer le génie particulier d'un auteur, on peut convenir que le milieu prédisposait Georges Spailier à s'intéresser à l'Histoire.

Un autre événement, inaperçu dans la guerre, aura bientôt une influence capitale sur la destinée de Georges Spailier et d'un petit nombre de jeunes Spadois. Le 18 novembre 1916, Albin Body expire. Cet érudit solitaire avait voué tous les jours de son existence à ressusciter le passé spadois en constituant, avec une obstination de fourmi, une prodigieuse collection d'archives, de gravures et de livres consacrés à la ville d'Eaux. De son vivant, il gardait jalousement son trésor, n'en divulguant que quelques bribes dans de savantes publications personnelles. Il eut la générosité de faire de la ville de Spa la légataire de sa bibliothèque et de mettre ainsi à la disposition des chercheurs futurs une mine de renseignements inépuisable. Rien, ou presque rien avant lui, n'était consultable sur place. La ville charge Arnold de Thier d'établir l'inventaire du legs. Ce dernier, bloqué à Spa en 1918 par l'installation du G.Q.G. allemand, classe méthodiquement les livres et gravures. Il en tire un catalogue qui ne sera imprimé, partiellement, qu'en 1928. La Bibliothèque d'Albin Body est entreposée à l'Hôtel des Bains où elle dort, à peu près délaissée, pendant dix ans.

Entre-temps, Georges Spailier a trouvé sa vocation. La passion de la connaissance s'est éveillée en lui; à celle-là s'attache bien souvent celle de faire partager ce que l'on aime, par l'enseignement ou par des livres: il sera instituteur et il écrira. De 1923 à 1927, il fréquente l'Ecole Normale de Verviers, puis il accomplit son service militaire. En 1928, le voilà, à 20 ans, devant sa première classe à Wandre, près de Herstal. Dès l'année suivante, il est désigné pour Spa où, après un trimestre à l'école libre, deux autres à l'école moyenne de l'Etat, il entre dans l'enseignement communal.

Mais l'enseignement ne suffit pas à remplir ses journées. Dès le mois de février 1929, il s'engage à temps partiel à la Bibliothèque communale où il devient l'adjoint de son père. De plus, quatre soirées par semaine, et pendant quatre années, il va suivre, à Liège, des cours de bibliothécaire, en compagnie d'un de ses collègues, Guy Devaux. «Ce sont de belles années et de bons souvenirs», dit-il aujourd'hui.

En 1930, Georges Spailier fréquente régulièrement la librairie Dopagne, située au coin de la rue du Marché et de la rue Jean Gérardy. M. Dopagne, amoureux lui-même des livres et féru d'histoire locale, n'aime rien tant que parler de ses dadas avec ses clients. Parmi les jeunes assidus qui, très vite, se lient d'amitié entre eux, il y a Léon Collin (1903-1979) -mieux connu sous le pseudonyme de Pierre Lafagne-, Ivan Dethier (1908-1986), Georges Barzin (1910-1972) et René Defossez (1905-1988). Le père Dopagne leur fait découvrir les livres qui viennent de paraître -par exemple, le roman d'Ernest Fox, La Dame aux rubans mauves (1930) dont l'action se passe à Spa-, il leur parle d'Albin Body et de la riche Bibliothèque que ce dernier a léguée à la ville; il les invite à aller la consulter à l'Hôtel des Bains où elle est entreposée. Bien entendu, ils s'y rendent, et le premier contact avec ce fonds fabuleux, conservé par Mademoiselle Henrard, les séduit.

Spa, depuis la fin de la première guerre mondiale, était devenu un désert culturel. Non seulement l'héritage d'Albin Body n'était pas exploité, mais la ville elle-même n'était que très rarement le théâtre de quelque manifestation artistique. Les jeunes gens dont on vient de parler n'ont qu'un désir: mettre toute leur énergie à changer la situation. Avec Georges Dopagne (1911-1970), le fils du libraire, qui a le même âge qu'eux, Georges Spailier et ses amis créent en 1930 une section spadoise des Amitiés françaises: dans ce cadre, ils mettent sur pied un programme de conférences. A leur tribune, ils reçoivent, entre autres personnalités françaises, le romancier René Benjamin (1885-1948), lauréat du Goncourt, et l'essayiste Paul Reboux (1877-1863). Georges Dopagne lui-même y fait avec brio ses premières armes.

Dès l'année suivante, Georges Spailier, Ivan Dethier et Pierre Lafagne réalisent un projet encore plus audacieux: ils fondent un mouvement culturel qui se veut ouvert aux disciplines littéraires, artistiques, scientifiques, autant qu'à l'histoire, à l'archéologie, au tourisme et au folklore, et qui, d'autre part, entend s'intéresser à Spa et à l'Ardenne à tous les points de vue possibles. Le groupe J'OSE -c'est le nom et le programme que les fondateurs se donnent- concrétise d'abord son existence par la publication d'une revue. Le premier numéro de J'OSE paraît le 10 juin 1931. Georges Spailier reconnaîtra que l'entreprise était périlleuse: «Cinquante publications avant nous avaient vu le jour à Spa depuis le 18e siècle, confiera-t-il à Joseph Delmelle, et, après quelques années d'existence, avaient disparu. Mais ce rappel, loin de nous rendre pessimistes, nous stimula ». (2)

Le premier numéro est salué par les chaleureux encouragements du professeur Henrijean (1860-1932), un Spadois qui est devenu une sommité du monde médical liégeois: «Vous poursuivez votre idéal courageusement, écrit celui-ci, et vous entrez sans peur dans la mêlée, comme il convient à vingt ans. Et comme vous avez raison! Faites votre esprit comme on fait la maison dans laquelle s'écoulera la vie et que l'on garde jusqu'à son dernier souffle! Le monde est aux vaillants!» (3)

Rapidement, les promoteurs sont rejoints par le journaliste Georges-Emile Jacob (1901-1984), le peintre Maurice Pottier (1900-1946), le poète Georges Barzin, l'essayiste Georges Dopagne et le musicien René Defossez. Le peintre Dieudonné Jacobs (1887-1964) participe à leurs travaux chaque fois qu'il le peut. Tous les samedis, les rédacteurs de la revue se réunissent. Georges Spailier et ses amis lisent à haute voix les textes en vers et en prose qui leur sont soumis. Commentaires, critiques, relectures; les délibérations sont souvent longues et difficiles avant de décider de ce qui constituera le prochain numéro. Difficiles mais combien exaltantes quand on sait que, parmi les collaborateurs occasionnels figurent, entre beaucoup d'autres, les poètes Georges Linze et Marcel Thiry, les romanciers Constant Burniaux, Roger Avermaete, Jean Tousseul, Albert Bonjean, Maurice Gauchez, Marie Gevers, André Baillon, et les essayistes Désiré Denuit et Paul Dresse.

Sans changer d'âme, la revue change de nom en 1934; elle s'appelle désormais Les Cahiers Ardennais. En 1937, Pierre Lafagne, qui a assuré la rédaction en chef depuis le début, cède ses fonctions à Georges Spailier. Ce dernier assumera cette lourde tâche jusqu'en 1971.

Mais le groupe J'Ose ne se manifeste pas seulement par la publication de sa revue. Il veut tirer les Spadois de l'amnésie et de la torpeur dans lesquelles ils semblent plongés depuis deux décennies. Pour y parvenir, ils ne comptent pas leurs veilles, imaginant, préparant et réalisant de multiples activités culturelles. Et très symboliquement, pour dire l'esprit qui les anime et affirmer bien haut leur reconnaissance et leur filiation intellectuelle, les animateurs des Cahiers Ardennais, aidés par l'Administration communale, inaugurent, le 7 avril 1935, dans le Jardin d'Hiver du Pouhon Pierre le Grand, un buste d'Albin Body, dû au ciseau de Georges de Froidcourt.

Sous le regard de bronze du grand initiateur, ils organisent plusieurs expositions de peintures, et quelques expositions historiques («Vues de Spa au cours des siècles», «La Guerre 1914-18») qui constituent l'embryon d'un Musée du Folklore local, soutenu financièrement par le Dr Henri Schaltin (1864-1935). Grâce à de nombreux donateurs, les collections du petit Musée s'enrichissent de poteries romaines (celles dont il a été question plus haut, et que l'échevin Jules Micha a recueillies en 1914) et d'une foule d'objets plus curieux, comme par exemple, la canne abandonnée à la Sauvenière par Guillaume II (don de Mme Pironet).

L'Administration communale reconnaît le sérieux et la compétence des créateurs du Musée du Folklore; elle les charge, en 1936, de s'occuper également des collections du Musée Communal, alors exposées à l'Ecole des Beaux-Arts. L'ensemble des collections déménage au Waux-Hall. Ivan Dethier en devient le Conservateur, et dans la Commission administrative qui est constituée, on retrouve Georges Jacob et Georges Spailier.

On l'a dit, le groupe J'Ose compte dans ses rangs René Defossez. Avec un tel artiste, il propose évidemment de nombreux concerts. Il y en aura au Pouhon Pierre le Grand et à l'Hôtel Trianon. Le plus mémorable est donné, en novembre 1935, dans la grande salle de bal du Casino, archicomble, pour célébrer le tout récent Premier Grand Prix de Rome de Composition musicale, René Defossez, qui va faire ensuite la brillante carrière que l'on sait.

Avec le même bonheur de réussite, le groupe J'Ose se fait aussi éditeur. Maurice Gauchez leur confie le roman qu'il a écrit à Spa durant la Saison, Au Coeur des Fagnes (1935). Au total, ils lanceront sur le marché quelque deux cents ouvrages de tous genres -des brochures et des plaquettes, illustrées de plus d'une centaine de dessins; des croquis, des gravures, des plans d'écrivains ou d'artistes de chez nous; et même des oeuvres musicales.

La notoriété de J'Ose dans les milieux littéraires francophones est égale à son dynamisme, c'est-à-dire considérable. Les animateurs doivent se multiplier pour répondre aux sollicitations et aux invitations dont ils sont l'objet. Ainsi, le dimanche 23 juin 1935, Georges Spailier et les membres du Groupe J'Ose assistent à l'inauguration du monument dédié à Guillaume Apollinaire à Stavelot, où ils rencontrent André Billy (1882-1971) de l'Académie Goncourt, et Jacqueline Apollinaire, la veuve du poète. Un mois plus tard, ils participent au XIe Congrès des Ecrivains ardennais à Luxembourg.

Et comme si tout cela ne suffit pas encore à remplir sa vie, Georges Spailier, l'instituteur, le bibliothécaire-adjoint, l'administrateur du Musée communal et le rédacteur des Cahiers Ardennais, fonde en avril 1936, avec Georges Jacob, La Vie Spadoise -un journal hebdomadaire d'information et d'histoire locale. Le premier numéro, imprimé chez Pesesse, est mis en vente le jour de Pâques, à la sortie des messe. Il neige abondamment ce jour-là, et les deux vendeurs professionnels, spécialement recrutés à Verviers, ne réussissent à en placer qu'une vingtaine d'exemplaires. Beaucoup d'autres auraient abandonné l'entreprise. Georges Spailier ne renonce pas, et de semaine en semaine, l'augmentation des ventes justifie sa ténacité.

Mais l'avant-guerre se termine: les événements interrompent les activités du Groupe J'Ose: Les Cahiers ardennais et La Vie Spadoise cessent de paraître. C'est la fin d'une merveilleuse époque.

Georges Spailier est mobilisé le 1er septembre 1939. Lorsque, neuf mois plus tard, la guerre éclate, il est adjoint au chef militaire de la gare des Guillemins. Ce sont alors dix-huit jours d'une retraite zigzaguante au milieu des bombardements, des combats et des civils jetés sur les routes. A la reddition, il est fait prisonnier à Gistel près d'Ostende, pour être libéré le 10 juin à Lokeren, en qualité d'employé communal, par des vainqueurs qui hésitent alors à s'encombrer de nombreux captifs.

Pendant les quatre années de l'occupation, Georges Spailier fait de son mieux pour rester un homme debout. Le 14 octobre 1940, il devient Président des Anciens combattants. En cette qualité, il assiste au retour des corps des victimes, il s'occupe des invalides et des familles des disparus, il collabore avec les Dames de l'Oeuvre du Colis du Prisonnier de Guerre, il aide les résistants, les évadés et les réfractaires au Travail obligatoire. Il participe activement au Secours d'Hiver qui dispense une aide alimentaire à la population spadoise la plus démunie. La Résistance lui reconnaîtra deux années et demie de service effectif.

Ces activités le désignent évidemment à l'ennemi, et le mardi 1er décembre 1942, Georges Spailier est arrêté par la Gestapo, en même temps que trente-neuf autres Spadois. Les otages -car il s'agit de cela- sont emmenés au Palais de Justice de Verviers, puis à la Citadelle de Liège, où, pendant six longs jours, ignorant tout et craignant le pire (on fusille des patriotes dans la cour), ils sont incarcérés. Le 6 décembre, sans explications, ils sont libérés et ils regagnent Spa. Pour eux, le cauchemar est fini. Ils sauront plus tard qu'ils doivent la vie au résistant Eugène Gridelet (1908-1943). Ce dernier, tombé aux mains des Allemands à la suite d'une trahison, grièvement blessé, sauvagement torturé, a accepté héroïquement, pour sauver les quarante otages, d'être accusé par ses bourreaux de tous les crimes commis dans la région et d'être condamné à mort.

La guerre n'arrête pas toute vie sociale normale. Georges Spailier continue évidemment de dispenser chaque jour son enseignement à l'école communale et chaque jour aussi -à partir de l'hiver 1941-, pour répondre aux besoins accrus par la situation, il ouvre le comptoir de prêt de la Bibliothèque communale: jamais on n'a tant lu à Spa; en 1941, 47.500 livres ont été empruntés. Georges Spailier trouve encore le loisir nécessaire pour établir le premier Catalogue complet des collections du Musée communal, que la Ville fera imprimer en 1943.

Le dimanche 10 septembre 1944, l'occupation prend fin: les blindés américains libèrent la ville d'Eaux, et, le jour même, La Vie Spadoise reparaît. En octobre, le Q.G. de la Première Armée des Etats-Unis s'établit à Spa. La contre-offensive Von Rundstedt de décembre menace la ville et fait craindre, durant deux semaines, le retour de l'ennemi. Heureusement, l'attaque est stoppée et la guerre s'éloigne définitivement. Le journaliste Georges Spailier vit tous ces événements de près: il visite l'important centre de presse américain, l'U.S. Press Camp, installé à l'Hôtel de Laeken; il s'intéresse aux activités du Centre de Récréation des Armées américaines qui fonctionne à Spa de mars à septembre 1945. Deux fois par semaine, La Vie Spadoise rend compte des événements aux habitants de la localité.

La guerre finie, Georges Spailier poursuit toutes ses fonctions. En 1949, l'Ecole communale de Spa, rattachée aux sections préparatoires et moyennes de l'Etat, devient l'Athénée Royal de Spa. Georges Spailier y enseigne jusqu'en 1963. Un peu avant la fin de sa carrière, qui compte 35 années, le 15 novembre 1962, il est nommé Chevalier de l'Ordre de Léopold II.

En 1944, il a pris la succession de son père à la Bibliothèque communale en tant que Bibliothécaire en chef à mi-temps faisant fonction. Grâce aux efforts qu'il déploie, la Bibliothèque est reconnue "de grande importance" en 1948. Elle ouvre deux salles de lecture: une pour les adultes, une autre pour les enfants. En 1950, il obtient le titre de gradué en sciences bibliothéconomiques, et devient bibliothécaire en chef effectif. A son entrée en fonctions, la Bibliothèque communale compte 10.000 volumes; à son départ, elle en aura quelque 80.000; elle dispose de deux permanents, elle en aura quatre. La Bibliothèque communale est classée "bibliothèque du second degré" le 22 novembre 1957. Pour conduire et réussir ce développement, Georges Spailier se déplace beaucoup: il noue des relations avec les bibliothécaires de tout le pays et il n'hésite pas à se présenter personnellement dans les départements ministériels où les dossiers ont la fâcheuse habitude de s'enfouir.

En 1965, le Fonds Body, entreposé au Waux-Hall, est confié par la Commission administrative du Musée à la Bibliothèque communale. Georges Spailier va en établir un nouveau classement sur fiches qui en permettra enfin une consultation plus aisée. En 1968, Pierre Lafagne achève le travail en procédant au dépouillement et au classement, dans 416 fardes, des archives du Fonds Body.

Georges Spailier, atteint par la limite d'âge, cesse ses fonctions de bibliothécaire le 15 novembre 1973. Après 44 années de service, il est promu Chevalier de l'Ordre de la Couronne. Son dernier lecteur illustre, au mois d'août de cette année-là, ç'avait été Henri Guillemin.

En 1941, autour de Georges Spailier, le Groupe J'Ose avait commémoré son dixième anniversaire dans la clandestinité. Immédiatement après la Libération, Les Cahiers Ardennais reparaissent: ils proposent des numéros anthologiques, mêlant prose et poésie, puis des numéros consacrés à un sujet unique, souvent d'histoire locale ou régionale. Georges Spailier en assure seul la rédaction en chef jusqu'en 1971. Au total, de 1931 à 1971, la revue aura publié deux mille trois cent nonante-cinq articles dus à trois cents écrivains français et belges; Viviane Duez-Berbuto en dresse l'impressionnante liste en 1979, dans sa thèse présentée à l'Institut provincial d'Etudes bibliographiques de Liège. Aucune Histoire de Spa ne pourra ignorer dans l'avenir cette aventure culturelle que quelques jeunes gens ont tenté et réussi. En 1975, l'a.s.b.l. "Histoire et Archéologie Spadoises" prend la relève: elle a la charge du Musée et du Fonds Albin Body, et elle publie une revue trimestrielle consacrée tout entière à l'Histoire locale. Au printemps 1977, elle ne manque pas d'organiser une exposition retraçant «l'Histoire du Groupe J'Ose et de la revue Les Cahiers Ardennais».

Les historiens spadois de l'avenir ne pourront pas négliger davantage la collection de La Vie Spadoise lorsqu'ils auront à retracer la vie locale depuis 1936. Georges Spailier nous le prouve lui-même en 1985, lorsque, à l'occasion du 50e anniversaire du journal, il republie en album quelques-uns des numéros parus entre le 10 septembre 1944 et le 18 avril 1946: on ne saurait imaginer une évocation plus vivante et plus complète de la vie quotidienne spadoise de cette époque.

Imprimé après la guerre au domicile même de Georges Spailier jusqu'en 1959, puis chez son fils, Jacquy Spailier, rue des Ecomines, le journal continue de paraître aujourd'hui avec un tirage de quelque 6000 exemplaires. C'est lui que désignait ironiquement Jean Falize dans son roman policier Les Morts ont des oreilles (1962), sous un nom transparent: «Mémée, cette fois, campait dans le grand salon où elle lisait La Vie Saint-Remacloise, le journal du cru qui n'est pas absorbant au point de ne pas, de temps à autre, vous permettre de lever les yeux.» (4)

Preuve que, si La Vie Spadoise cesse un jour de paraître, quelque chose de l'image mythique de Spa et de son patrimoine disparaîtra en même temps.

En 1963, plus disponible puisqu'il a pris sa retraite comme enseignant, Georges Spailier accepte une nouvelle présidence: celle du Comité Culturel de Spa. L'idée en a été avancée lors du centième anniversaire de la Bibliothèque au mois de septembre 1962, par des représentants de l'Administration communale, des Services culturels du Ministère de la Culture française et de la Province de Liège. Le Comité aura pour tâche de faciliter les initiatives culturelles de toute nature. Georges Spailier est tout désigné pour tenir ce rôle: il n'avait pas eu d'autre ambition naguère dans le Groupe J'Ose; les contacts et les relations qu'il entretient avec tous les bibliothécaires du pays et beaucoup de milieux culturels lui donnent une grande influence lorsqu'il s'agit de faire obtenir aux organisateurs de manifestations des subsides indispensables. Le Comité fonctionne régulièrement jusqu'en 1977. Au cours de ces 15 années, il organise quelque trois cents représentations théâtrales, séances de ciné-club pour la jeunesse et pour les adultes, conférences, expositions et visites guidées.

Au travers des années, Georges Spailier n'abandonne rien de ce qu'il a aimé autrefois. Sa qualité fondamentale, c'est la fidélité aux idées et aux hommes. Depuis 48 ans maintenant, il est Président des Anciens Combattants spadois, et chaque dimanche matin, il retrouve ses compagnons dans un local de l'Académie de musique René Defossez.

Tous les 11 novembre, il les a revécus avec eux au Monument. Tous, à l'exception du 11 novembre 1957. Ce jour-là -il s'en souvient avec émotion-, Georges Spailier, à la tête d'une délégation d'un demi-millier d'Anciens Combattants belges, a remonté les Champs-Elysées, du Rond-Point jusqu'à l'Arc de Triomphe. Arrivé devant le tombeau du Soldat inconnu, il a participé, aux côtés du Ministre français des Anciens Combattants, Antoine Quinson, à la réanimation de la Flamme du Souvenir, et tandis que la Garde républicaine jouait "The Last Post", le général Zeller, gouverneur militaire de Paris, lui a remis un Flambeau destiné à la Colonne du Congrès de Bruxelles. Le lendemain matin, à l'Hôtel de Ville de Paris, Georges Spailier a pris congé de M. Lévêque, président du Conseil municipal, qui a tenu à dire son amitié au porte-parole de la délégation belge.

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Tous les livres de Georges Spailier sont consacrés à la résurrection du passé spadois. Imprimés à compte d'auteur, ils sont tous épuisés. Heureusement, Georges Spailier a regroupé ses principaux écrits dans son Histoire de Spa, dont la 1ère édition, préfacée par Paul Dommartin, a paru en 1940, et la 3e, qui compte cinq cents pages et deux cent cinquante illustrations, en 1981. Elle raconte 2000 ans d'histoire spadoise, de la romanisation à nos jours, abordant les grands hommes et les grands événements (Pierre le Grand, Joseph II, la Révolution, l'Empire, Guillaume d'Orange) comme les petits. C'est cet ouvrage que cite en référence la bibliographie du Grand Larousse en 10 volumes (1964) pour sa notice consacrée à Spa. C'est un de ses chapitres aussi, «Spa et la révolution française de 1789», paru dans Les Cahiers Ardennais (XXXVIII), que recommande le Centre Interuniversitaire d'Histoire contemporaine dans le tome II du Répertoire bibliographique de la presse belge (1973).

Georges Spailier a rendu bien des services à la Culture française; on l'a constaté. A ce titre, le Ministère de l'Education nationale de la République française l'a élevé au rang d'Officier d'Académie, le 19 mai 1953, et le Bureau du Conseil communal de Paris lui a décerné, le 27 juillet 1959, la Médaille d'Argent de la Ville de Paris. L'Association des Ecrivains belges l'a appelé dans ses rangs. Le Dictionnaire des Belges lui consacre une notice, de même que le Qui est qui en Belgique francophone ? (5)

*

A 80 ans, Georges Spailier est resté, comme le disait le Docteur Henrard, un de ces «éternels étudiants avides de faire partager leur enthousiasme et leurs découvertes» (6). Et son enthousiasme n'a rien d'étroit ou d'égoïste; les recherches des autres le passionnent tout autant que les siennes. La découverte la plus intéressante de ces dernières années, dit-il, c'est celle qu'a faite Francis Bourotte, en septembre 1980, lorsqu'il a mis à jour, à la Sauvenière, la "véritable" empreinte du pied de saint Remacle. Son plaisir semble plus vif encore lorsqu'il peut fournir à l'un ou l'autre la précision manquante, même -et surtout- si la recherche de cet élément présente quelque difficulté. «Ce n'est jamais en vain, écrivait Joseph Delmelle dans un cahier de La Dryade, que j'ai fait appel à son érudition». Demandez-lui qui était le Commissaire de Police spadois qui a surveillé Henri Rochefort en 1869; il tirera deux bouffées de sa pipe et vous mènera devant les Rapports autographes que Roch Henet envoyait à la Sûreté de l'Etat. Dites-lui qu'il existe à Spa un tableau représentant une dame inconnue tenant à la main une lettre signée Victor Hugo; quelques moments plus tard vous serez rue Entre-les-Ponts, en train d'examiner, avec une lampe de poche et une loupe qu'il aura apportées, s'il n'y a pas quelque inscription révélatrice sur le cadre dudit tableau. Faites-lui part de votre désir de localiser l'emplacement des anciens lieux d'extraction de terre plastique à Spa; aussitôt, il se couvrira de son légendaire bérêt basque, et vous vous retrouverez avec lui en train de creuser, sous une pluie battante, le champ de M. et Mme Jérôme-Andrianne à Nivezé (voir photo ci-dessus).

Georges Spailier a le don rare de flairer les bonnes pistes. Il a tant fréquenté les hommes, les archives et les coins les plus secrets de sa bonne ville qu'il est devenu une sorte de Maigret de l'histoire locale.

Bref, pas plus aujourd'hui qu'hier, ce grand-père tranquille n'est près de se résigner à une vie sans étoiles.

Bruxelles, le 10 janvier 1988.

 

 

 

(1) Dans un article paru dans La Revue Générale en août 1952, « Apollinaire à Stavelot », Camille Deleclos a publié le rapport du Commissaire Heinen de Spa adressé au juge d'instruction Demoulin de Verviers. En voici le texte : « L'an Mil huit cent nonante neuf le sept octobre. Nous HEINEN Michel, Commissaire de Police adjoint, dûment délégué et conformément à la lettre ci-jointe de Monsieur le Juge d'instruction DUMOULIN à Verviers en date du 6 octobre courant N° 107/598, déclarons avoir recherchés en ville les nommés WEL. de KOSTROWISKY, Albert et William. Nous n'avons pu obtenir aucun renseignement concernant ces trois individus. Ils ne figurent à aucune liste d'étranger ni au cercle de jeu. Le Cercle des Etrangers ne retrouve aucune trace d'Olga KOSTROWSKY, mais une personne qui désire rester inconnue nous a déclaré que la dite Olga était déjà venue à Spa, qu'on avait refusé de l'admettre au cercle, qu'elle n'avait aucun domicile fixe, et qu'il l'avait vue à Monte-Carlo et à Nice, que cette personne était dépourvue de moyens d'existence, et qu'il n'avait aucune connaissance de ses deux fils ni du dénommé WEL. Il est probable, dit-il, qu'elle habite Paris et que ses deux fils sont allés l'y rejoindre. Cette personne (Olga) a été dans une grande opulence. De tout quoi nous avons clôturé le présent à Spa le 7 octobre 1899. Dont acte, Michel HEINEN. Au dernier moment nous apprenons que la dite OLGA KOSTROWSKY a habité au mois de juillet, pendant trois semaines ou un mois chez SPAILIER Lambert, à la Clef d'Or, rue de l'Hôtel de Ville. Elle a habité seule. Le nommé WEL et les deux fils demeurant à Stavelot venaient souvent la voir. Les époux SPAILIER ne connaissent pas leur adresse actuelle ni où ils sont allés après Spa et Stavelot. HEINEN »

(2) V. Joseph Delmelle, Des revues et des hommes : Georges Spailier et «Les Cahiers Ardennais» dans la revue La Dryade.

(3) Pierre Lafagne, Le Petit Train, 1974 — p. 16.

(4) Jean Falize, Les Morts ont des oreilles, Marabout Collection, 1962 — p. 143.

(5) Qui est qui en Belgique francophone ? (1981-1985), edition B.R.D., Avenue des Croix de Guerre 191, 1120 Bruxelles.

(6) V. la revue Histoire et Archéologie Spadoises, n° 9, mars 1977 — p. 8.

 

Georges Spailier est décédé le 2 novembre 1990, des suites d'un stupide accident de la circulation. Il avait 82 ans. Aujourd'hui, La Vie Spadoise n'existe plus, mais la Bibliothèque communale porte le nom de «Bibliothèque Georges Spailier ».

 

Cette biographie a été publiée dans l'ouvrage de Georges Spailier, Spa, pages d'histoire d'hier et d'aujourd'hui, J'Ose, Spa 1988.

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