Auguste Villemot

chroniqueur au Figaro

Spa au regard des villes d'Eaux rhénanes

Aux deux extrémités du Rhin, de Bade à Spa, vous retrouvez, à six semaines de date, les mêmes noms inscrits au livre d'or des voyageurs. —On trouve là des mentions bien singulières, entre-autres, celle-ci, que j'ai recueillie, il y a deux ans, à Spa : "Mademoiselle Constance et sa suite." Qu'est-ce que la suite de mademoiselle Constance ?"Question délicate, que je n'ose approfondir, de peur de me heurter à trop de bottes éperonnées.

J'ai trouvé aussi sur cette même liste: "M. Siraudin de Paris, et son épouse." (En Belgique il n'y a pas de femmes, il n'y a que des épouses); mais à Paris, Siraudin est célibataire : il avait donc été marié en voyage avec violences et guet-apens.

Il ne faut pas croire, néanmoins que partout la physionomie soit la même : il y a des nuances assez tranchées; —à Spa, par exemple, on rencontre ce qu'on voit bien peu à Bade et ailleurs.— Des poètes, des artistes, des gens de lettres y viennent passer la saison. —Hetzel est un de ses hôtes les plus assidus; —Jules Janin y est en ce moment retenu par la goutte. —C'est là que règne un peu le sans-façon et le sans-gêne de la villégiature privée; —jusqu'à six heures du soir, vous n'êtes contraint pas aucune étiquette; —toutes les fantaisies de costume s'apanouissent à l'aise; —tout y est de mise, jusqu'au costume de chef des brigands, —en bottes molles, avec un panache ombrageant ombrageant un feutre pointu. Notaires, avoués, militaires, littérateurs, administrateurs, grands seigneurs, tout le monde s'abrite sous le même chapeau de paille. —Le soir, om met un peu plus de gants pour se montrer à la Redoute, au bal ou au concert, et vous voilà en règle avec la civilisation.

On rencontre bien à Spa, comme ailleurs, quelques élégantes de la rue de Bréda, et des duchesses de la rue Notre-Dame-de-Lorette : mais ces brillants papillons ne se reposent qu'un instant à la Redoute et reprennent leur vol vers le Haut-Rhin, où leur spécialité est mieux appréciée. —A Spa, la Dame aux Camélias est plutôt tolérée qu'encouragée, et elle se trouve réduite à des proportions honnêtes et à des allures bourgeoises qui la menacent d'une faillité; la chance aléatoire d'être enlevée par un baron allemand ou un milors anglais est là fort limitée; —il faudrait donc que la dame se décidât à enlever milord; —mais milord est le plus souvent très gros et d'un déplacement difficile.

Figaro, 9 septembre 1855

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Les beaux jours s'épuisent : il faut songer à rentrer dans ses foyers.

—Déjà, tout le mouvement des chemins de fer se manifeste dans le sens du retour. —Moi aussi, je reviens, par le chemin le plus long, parce qu'après tout un rayon de soleil suffit dans cette course effrayante au charme de la vie, et que je suis médiocrement empressé de revoir mes vaudevilles et mes mélodrames.

Parti de Bade il y a quelques jours, j'ai traversé Hombourg, où j'ai rencontré peu de princes. —Me voici à Spa, la dernière étape des loisirs qui commencent au haut Rhin, pour finir à Bruxelles, ce faubourg de Paris.

Quand on arrive à Spa, venant de Bade, l'impression est singulière. —Un public bourgeois et clairsemé remplace les cohues aristocratiques et les célébrités de boudoir qu'on contemple à Bade. — La roulette émaillée de pièces de quarante sous, ressemble à un petit jeu de famille, et le trente-et-quarante lui-même ne semble pas destiné à provoquer de fortes émotions.

Ceci n'est pas une critique ! c'est une réclame. Il est bon que les familles sachent qu'il y a en Belgique une oasis où l'on peut passer six semaines sans courir le risque de se mettre sur la paille.

J'ai trouvé les salons de la Redoute à peu près tels que je les avais laissés, il y a trois ans; cependant on a ouvert une nouvelle salle d'une ornementation sobre qui me plaît plus peut-être que les orgies de dorures qui, dans les autre établissements rhénans, signalent les énormes bénéfices des banques.— Il est malavisé de révéler ainsi au public qui vient jouer son or, que son or doit fatalement s'incruster dans les corniches et les plafonds.

Donc Spa me plaît par sa simplicité même, sa tenue modeste et réservée.— Si la banque fait de gros bénéfices, elle les encaisse silencieusement et n'insulte pas par son luxe aux misères du décavé.; —peut-être même la banque pousse-t-elle ce scrupule un peu loin, en conservant de toute tradition son meuble en velours rouge. —Si c'est un fétiche, je n'ai rien à dire; —mais si aucune superstition ne protège ces fauteuils et ces canapés sur lesquels se sont assises plusieurs générations, je demande pour eux le repos et les Invalides.

On me dit, du reste, que la saison de Spa a été brillante; aujourd'hui, elle tourne à sa fin. —La pluie disperse les derniers touristes, et le feu du grand salon de la Redoute remplace avantageusement le soleil.

Figaro, 25 septembre 1856, "Chronique parisienne"

 

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